lundi 24 septembre 2012

La Cristaine, de Christine Rogier

Christine Rogier a publié son tout premier roman, Mercredeuils, trois flics face au destin, aux éditions AO à la mi-2011. En cette rentrée littéraire, voici que sort dans quelques jours La Cristaine, aux éditions Jacob-Duvernet. Les éditions AO sont heureuses de vous annoncer qu'une auteure qu'ils ont contribué à faire découvrir poursuive ainsi sa “route” d'écrivain (tout comme Jean-Henri Maisonneuve, dont nous avons chroniqué Vie Oxymore récemment).

La Cristaine est un témoignage. Nous ne sommes plus dans la fiction, mais dans la réalité la plus intime. Comment devient-on gardien de la paix, de surcroît quand on est une femme et que les affiches de recrutement proclament “un métier d'homme” ? Le livre tente de nous apporter des éléments de réponses, et c'est passionnant.
Le sous-titre, de ce point de vue, est réducteur. Plus que du “journal d'une fliquette”, il s'agit bien de la “genèse” d'une femme-flic. Le récit remonte en effet aux sources de l'enfance, et même plus loin dans le temps, dans la généalogie et ses influences décisives.

Christine Rogier a forgé son style d'écriture au fur et à mesure des années. Avec La Cristaine, nous sommes aux antipodes du récit factuel, et encore plus du style plat à l'anglo-saxonne ! C'est au contraire une avalanche d'images, de métaphores, de formules percutantes, un texte extrêmement dense en émotions, au vocabulaire riche, aux mots choisis avec délectation et rigueur en même temps. Des anecdotes ? Oui, on en trouve, mais magnifiées par leur description, sélectionnées avec parcimonie, principalement pour leur force symbolique. Comme le premier décès d'une femme-flic, annoncé pendant que Christine Rogier suivait son stage de formation initiale…

L'auteure clôt le livre sur un “fermez la parenthèse” ressemblant à une exhortation, presque un ordre ! Probablement parce que, comme elle le disait au tout début, “Se raconter, tenter de comprendre qui l'on est, d'où l'on vient, c'est un peu comme éplucher un oignon : ça finit toujours par faire chialer.” Juste après, non sans humour, la “Cristaine” n'hésite pas à reprendre une question tirée de l'Évangile : “Et vous, qui dites-vous que je suis ?” Il n'est pas certain que nous disposions de la réponse exacte – et c'est tout l'intérêt de ce texte de conserver sa part de mystère…

À la lecture de ce témoignage, on saisit encore mieux les raisons qui ont poussé l'auteure à écrire l'histoire de Mercredeuils, et surtout à lui donner cette tonalité à la fois sombre et lumineuse, renforcée par cette façon d'écrire bien à elle, qui nous avait tant plu à la lecture du manuscrit. La biographie et la fiction sont comme un miroir que l'on pourrait retourner pour découvrir de nouveaux reflets…

Mais, à propos, que signifie “La Cristaine” ? C'est le concentré de Christine (sans H, vous saurez pourquoi en le lisant) et de… capitaine (de gardiens de la paix). Voici comment cette auteure a choisi son surnom.

La Cristaine, journal d'une fliquette, éditions Jacob-Duvernet, sortie le 27 septembre 2012, 248 pages, 19,90 € - ISBN 978-2-847244-10-6. Pour consulter la fiche sur le site de l'éditeur, saisir le titre dans le champ de recherche (le lien direct n'affiche pas le cadre d'ensemble).

mercredi 19 septembre 2012

Vie oxymore, de Jean-Henri Maisonneuve

Voici, comme annoncé sur notre site web, quelques notes de lecture du recueil de “poèmes et prose poétique” de Jean-Henri Maisonneuve (éditions Flammes Vives), Vie oxymore.

Rappelons que Jean-Henri Maisonneuve a publié aux éditions AO, “Tenir, les cris d'un prof de Lettres” (novembre 2011).

Que propose le recueil ? Un vers, dans les premières pages, le résume avec humour et émotion à la fois : “Révéler au jour un je de mots fait de plaies pensées”. Tout un programme, que, “pris dans les rets voltes salutaires”, nous suivons avec curiosité au long de quelque quatre-vingt pages.

À propos, qu'est-ce qu'un oxymore ? Wikipédia le définit comme une figure de style consistant “à rapprocher un nom et un adjectif que leurs sens devraient éloigner, dans une formule en apparence contradictoire.” Deux exemples signés Jean-Henri Maisonneuve : Le “mutisme assourdissant” – une jolie façon de présenter son envie d'écriture ! – ; et, dans la partie intitulée À ma muse, “Elle dont l'ombre m'est soleil”. Tout est dit dans ces quelques mots.

Les oxymores, transcrits formellement, sont l'occasion de nombreux passages jouant sur la phonétique (*), comme cette constatation : “Sans encre, l'écrivain divague, cale, sèche et crie, vain : ‘Tant de lignes pour rien !’”
Que le poète soit rassuré : toutes ces lignes ne sont pas “pour rien” aux yeux du lecteur, qui, grâce à elles, part à la pêche des émotions…

Le jeu avec les mots n'hésite pas à rendre des hommages (involontaires ?) à de grands humoristes. On songe à Raymond Devos (Temps perdu) :
Au seuil de la nuit j'ai réussi à tuer une journée
Elle est morte là sous mes yeux presque dans mes bras
Ou même à Pierre Dac quand l'auteur rapproche la remarque de Dali, “Dieu, c'est du fromage”, et un calembour tentant : “le Très-Haut s'était fait tomme”. L'humour n'est pas si répandu en poésie. Saluons-le sans bouder notre plaisir !

À bien des égards, l'auteur cherche, comme il l'affirme, à nous “rendre des contes”, relatant ses “émois sans toi”, tout en s'écriant : “Et moi sans toi” ! Il ne recule devant aucun défi, tels cette Lettre impossible ou ce Passage avide. Encore plus ambitieux, il n'hésite pas à confier “[qu'il] cherche le mot qui fait comprendre tout”. Diable !

La musique – Jean-Henri Maisonneuve a été critique musical – semble surgir de nombre des poèmes rassemblés ici, en particulier La chanson des amants clandestins, qu'on imagine interprétée par une Jane Birkin dans le style de L'aquaboniste.
Et d'ailleurs, y a-t-il de “l'à-quoi-bon” dans ce petit livre ? On pourrait le croire quand Maisonneuve affirme :
Si je sais m'y prendre, la terre m'oubliera
Heureusement, une conclusion plus joyeuse nous est offerte par les toutes dernières lignes du recueil :
La lecture achevée, l'âme vagabonde et s'évade, comme invitée à suivre un vol d'oiseaux migrateurs, vers des temps meilleurs.

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(*) On pourrait y voir des holorimes (partielles) en découvrant l'autre vers construit sur les mêmes sonorités : “Sans ancre, le marin pêcheur reste à quai, amer, en cale sèche, et crie, vague : ‘Tant de lignes pour rien !’”

jeudi 6 septembre 2012

Georges Moréas invité du Téléphone sonne (France Inter)

Georges Moréas figurait parmi les quatre invités de l'émission Le Téléphone sonne (France Inter) du 6 septembre 2012. Le thème en était la criminalité et les règlements de comptes à Marseille, sujet que Georges Moréas avait abordé sur son blog, Police Etc, le 1er septembre.

L'émission peut être réécoutée en ligne sur le site de France Inter.

Les éditions AO ont réédité récemment le tout premier livre de Georges Moréas, Un Flic de l'Intérieur, qui relate ses expériences de commissaire spécialisé dans la lutte contre le grand bandistisme, ce qui l'avait amené à diriger plusieurs services de police judiciaire, dont l'Office central pour la répression du banditisme.

« Un polar vrai qui se lit comme un vrai polar »

Le livre est en vente sur le site des éditions AO à cette page.

mardi 4 septembre 2012

La Théorie de l'information

L'activité des éditions AO se partageant entre l'édition de livres et l'informatique, le premier roman d'Aurélien Bellanger, La Théorie de l'information (Gallimard), ne pouvait que retenir notre attention.
AO est d'ailleurs aussi l'abréviation de “Assisté par Ordinateur”, tout comme ce roman paraît tout entier phagocyté par l'informatique. La Théorie de l'information a une qualité indéniable, celle de soutenir l'intérêt. Pour peu que l'on s'intéresse au sujet, on profite sans bouder son plaisir de cette saga brillamment contée, commençant avec le Minitel au début des années quatre-vingt pour s'achever dans un futur proche. Le personnage principal, Pascal Ertanger, est en droite ligne de tous ces “héros” de l'industrie du logiciel et du matériel, et l'on suit son ascension avec curiosité – puis avec vertige.

Le roman se distingue par sa documentation : il fourmille d'anecdotes et de rapprochements instructifs, sans hésiter à mettre en scène des personnalités réelles, à l'instar de Jean-Marie Messier ou Thierry Breton. L'auteur, quoique jeune (32 ans), a un talent indéniable pour remettre en perspective l'histoire de l'informatique depuis… sa naissance (à lui !). De cette comédie à la fois humaine et cybernétique, cependant, une sorte de nausée se dégage progressivement. Le cynisme et la mégalomanie des personnages, l'insistance sur le sexe (le Minitel Rose, la boîte de strip-tease dont Ertanger est un associé secret), l'humour noir ambigu à peine assumé, le sentiment aigu qu'une catastrophe se profile, tout fait ressembler furieusement ce premier roman à du Houellebecq – sur lequel Bellanger a d'ailleurs écrit un essai, apprend-on dès le verso de la page de faux-titre.

Car le roman s'achève par une envolée de SF bizarroïde et pessimiste, tout comme Les Particules élémentaires. Ce final détonne avec le reste du livre, et pourrait presque le ridiculiser auprès de certains lecteurs. Dans le même registre, on relève aussi la relation distanciée des faits, avec l'usage typique de l'imparfait pour des descriptions se situant aujourd'hui (voire demain), comme pour bien montrer qu'on se situe après ceux-ci, alors même que l'intrigue s'achève dans le futur. On ne peut pas faire plus “post-moderne” !

Des inserts d'une ou deux pages en italiques introduisent chaque chapitre en résumant telle ou telle théorie ou philosophie. On se demande alors si l'auteur souhaite faire œuvre de pédagogie ou s'il nous prend de haut. Ces encarts sont, à notre avis, superflus : on avait déjà compris que Bellanger avait lu et fait des études de philo ! Le rythme est cassé (sauf à sauter ces pages !) et l'irritation pointe face à ce qui pourrait apparaître comme du pédantisme.

Le plus intéressant, en définitive, est encore l'avant-propos. Il décrit la mégalomanie stupéfiante de tous ces magnats monopolistiques de l'informatique, qui semblent rêver d'omnipotence, voire de devenir des dieux. Le parallèle entre le milliardaire Rockfeller et Bill Gates est frappant : après une vie passée à s'enrichir, y compris en situation de quasi-monopole, voilà que ces hommes se rachètent une conduite en devenant mécènes ou philanthropes. Les angoisses existentielles d'un Steve Jobs (Apple) ou d'un Sergueï Brin (Google), qui rêvent de mobiliser leur science de l'information (et leurs richesses) pour conjurer leurs maladies réelles ou potentielles, éclairent d'un jour vaguement effrayant ces humains quelque peu dévoyés… Pascal Ertanger n'échappera pas à la règle : il finira victime d'une sorte de “bug génétique”, directement déclenché par ses projets pharaoniques de mégalomane… Non, le “meilleur des mondes de Zuckerberg” n'est pas pour demain, annonce cette fin terrible.

Une fois le livre refermé, on ne peut s'empêcher de prier pour qu'aucun de ces pontes de l'informatique et d'Internet ne deviennent les nouveaux dictateurs du XXIème siècle, encore pires que ceux du siècle précédent. C'est peut-être de ce point de vue que La Théorie de l'information est un roman “utile” !