vendredi 10 mai 2013

Vos mont(s) Blanc(s) n°10

Merveilleux souvenir de jeunesse

Il y a quelque temps, en inventoriant la collection de cartes postales anciennes de la famille, j’ai découvert sur l’une d’entre elles un refuge de montagne sur fond de Bionnassay. Au verso figure un tampon rond à l’encre bleue : Restaurant des glaciers de Bionnassay, Altitude 2600 m. Comment ? Et où se trouve-t-il aujourd’hui ? 228 m plus haut que l’arrivée du TMB (2372 m), certes, mais encore ? Qu’à cela ne tienne. Fin août 2008, je décide d’aller voir sur place.

La montée au Nid d’Aigle se fera par le TMB. La foule des candidats au mont Blanc se presse sur le quai. Quel spectacle ! N’étant préoccupé que par ma quête du chalet, je les observe distraitement. Plusieurs d’entre eux semblent sortis tout droit d’un luxueux catalogue. On sent encore le vêtement neuf et les boîtes de chaussures qui jonchent le sol traduisent leur inconscience de la course qui les attend. Et tout à coup, dans ma tête, un bon de 46 ans en arrière se produit. C’était au début du mois de septembre 1962, je me trouvais au même endroit, avec Gilbert Morand de Servoz, guide instructeur de l’EHM, et son oncle, descendant du TMB…

46 ans… dans 4 ans, y remonter comme en ce début septembre 1962 ? Cinquante ans après ? Un demi-siècle ? Et pourquoi pas ? Je reste en pleine forme : course à pied et gymnastique régulièrement, ski de randonnée et randonnées alpines en autonomie complète pendant une semaine chaque année, avec un sac de 20 kg. C’est décidé ! J’y retournerai fin août-début septembre 2012 avec mon fils Jean-Marie comme guide.

Mais, fin décembre 2011, au cours d’une séance d’entraînement en course à pied, je commets l’imprudence de courir sur un muret de protection en béton bordant un trottoir. Le sommet du muret, bien arrondi, constitue une occasion d’éprouver l’équilibre du candidat au 50ème anniversaire de son ascension au mont Blanc. Bien mal m’en prit ! Les deux pieds glissent simultanément, le corps tombe en diagonale et la cuisse prend tout le choc sur l’arête arrondie du muret. L’hématome magistral mettra deux mois à se résorber. Adieu saison de ski de randonnée et entraînement pour le mont Blanc de septembre !

À défaut de répéter l’ascension de 1962, j’ai eu tout le loisir de la revivre mentalement.
À l’époque, ma répulsion pour les murets en béton étant de notoriété publique, j’entrepris de m’acclimater progressivement à l’altitude. Formé dès l’âge de 10 ans aux levers matinaux par un père que je jugeais à l’époque abusif pour un enfant en vacances, j’avais déjà une solide expérience de la montagne à vaches. Nos sorties ne méritaient pas encore la dénomination de “courses”, mais seulement celle de “randonnées” – qui pouvaient cependant être longues. C’est ainsi qu’en août 1961, nous avions gravi le Buet par Pierre à Bérard. Un peu mince pour se préparer à un 4800 m !


Un an plus tard, en août 1962, quelques semaines avant le mont Blanc, j’ai le plaisir de gravir un 4000 débonnaire à l’époque (pas de rimaye à franchir ou si petite…) à partir de l’aiguille du Midi : le mont Blanc du Tacul, 4248 m quand même, et – excusez moi du peu – en excellente compagnie, jugez-en vous-mêmes : mon père, son ami de toujours André Odemard, alias “Papo”, et pour nous guider spirituellement le curé de Servoz, et plus sûrement au sommet Fernand Pareau, qui aura un fils guide et fera découvrir la montagne à ses petits-enfants et arrière petits-enfants.

Deux semaines après nous descendons au Fayet depuis Servoz, notre camp de base depuis 1958, pour prendre le Tramway du Mont Blanc (TMB), dont la ligne inachevée s’arrête au Nid d’Aigle, pas le bavarois mais celui qui surplombe le désert de Pierre Ronde. Une météo superbe nous accueille à la descente du petit train et la montée au refuge de l’aiguille du Goûter se déroule paisiblement, sauf pour le passage du grand couloir qui, présentant depuis toujours un risque de “callaissage” certain, ferait la délectation des compagnies de CRS à l’entraînement. Nous accélérons donc le pas pour nous retrouver de l’autre côté, grimpant dans un terrain instable jusqu’au refuge.

2 septembre, avez-vous dit ? Donc, les vacanciers ayant repris le travail, nous serons seuls ou presque. Que nenni ! Les Alpes de l’Ouest ont pourtant quarante ans de calme devant elles avant le déferlement des alpinistes d’Europe centrale. Alors, d’où viennent-“ils” ? Est-ce l’effet d’attraction du nouveau refuge inauguré l’année même ? Peu importe, enfin si quand même, le refuge est bondé, on dort sur, sous et si on le pouvait entre les tables. Nous sommes cependant privilégiés car, avec notre guide Gilbert Morand, instructeur à l’EHM, la future EMHM, nous bénéficions de bas-flancs.

Pourtant, Gilbert, pressentant une ruée au lever prévu à 3 heures du matin, et ne dormant pas bien, nous réveille pour un départ dès 2 heures ! Ah bon ? Nous sommes en stage militaire ? Pas de discussion ! On se jette dehors et la mise en route est rapide. Tellement rapide que ma corde restera tendue derrière jusqu’au sommet, et après aussi d’ailleurs. Le tonton du guide (troisième de la cordée) n’a peut-être pas la forme d’un adolescent de 14 ans. En tout cas, la montée me paraît facile. Effectivement, les conditions météos sont plus que parfaites : vent nul, température clémente. En plus, la nuit, l’effort ne coûte rien – ou presque !

Je ne savais pas que j’avais un altimètre intégré qui se déclenchait systématiquement à 3900 m. Quelle précision, mais quel réglage bizarre ! En tout cas, il me fait mal, très mal. Et impossible de le déconnecter… Il est là, présent en permanence, m’enserrant le devant du crâne comme un étau. Depuis, j’ai acquis un altimètre moins violent, même s’il faut lui changer les piles de temps en temps.

Nous atteignons le sommet à 6 heures du matin : est-ce bien raisonnable, un 3 septembre, alors que le soleil ne se lèvera à Chamonix qu’à 6h54 ? Là-haut, nos ombres s’étalent jusqu’à la crête pour disparaître en Italie. Évidemment, avec un départ à 2 heures du matin et un rythme d’EHM pour touriste – mais d’EHM quand même – nous sommes seuls, et c’est une grande partie de la joie qui nous envahit. Accolades, remerciements, félicitations, photos…


Et hop ! descente vers le Maudit en petite foulée, vu la facilité du terrain. Mais la face est du col du mont Maudit est en glace noire. Les limites de nos capacités à cramponner nous obligent à passer par le sommet, ou presque, du mont Maudit avant de redescendre au col Maudit et de rejoindre l’épaule du mont Blanc du Tacul. Une descente sans encombre nous mène ensuite au col du Midi, d’où nous rejoignons l’arête est de l’aiguille du Midi. Le contact avec les touristes venus en téléphérique ne m’a pas laissé de souvenirs impérissables contrairement à l’arrêt à Chamonix sur une terrasse de bistrot avant de rejoindre Servoz.

Zut ! J’ai oublié d’arrêter mon altimètre intracrânien. Il ne consentira à le faire qu’une semaine plus tard, sans crier gare – et ce sera un immense soulagement ! On ne fait pas trois sommets de plus de 4000 m à 14 ans – soyons honnêtes, presque 15 à trois semaines près – sans les payer d’une manière ou d’une autre.

Le retour à Servoz fut triomphal, du moins c’est le souvenir que j’en ai. Je me souviens avec émotion des amis et parents rassemblés à l’hôtel des Gorges tenu par la famille Morand et de la remise du diplôme d’ascension au mont Blanc de l’EHM. Gilbert avait fait là une petite entorse au règlement militaire.


Ce diplôme encadré restera toujours accroché au mur chez moi, à côté du piolet Claudius Simond et Fils de mon père qui me l’avait prêté pour l’occasion et de mon Super Conta 2 Charlet-Moser d’une esthétique inégalée reçu en cadeau un peu plus tard. Il m’arrive encore de le prendre par nostalgie lors de sorties de la journée en moyenne montagne.
Quelques jours après, le beau-frère de Gilbert Morand, sculpteur sur bois, nous offrira la cordée en bois découpé et peint à son cousin et à moi. Ce geste nous touchera. 

Cette cordée miniature a rejoint les piolets et le diplôme sur le mur !

Trois ans plus tard, à 54 ans, ce sera le tour de mon père d’aller au mont Blanc, dont l’ascension sera immortalisée en 8 mm, mais dont il ne reste malheureusement qu'une seule photo :


Durant cinquante-cinq années de pratique de la montagne, j’ai pris progressivement conscience des menaces que font peser les aménagements déraisonnables en montagne. Ce développement à court terme néglige les populations locales pour assouvir les appétits inavoués d’intérêts financiers à terme voués à l’échec. C’est pourquoi, depuis six ans, je me consacre à la défense de la montagne au sein de l’association Mountain Wilderness notamment en participant chaque année aux opérations d’envergure de démontage des installations obsolètes dans le Mercantour. Aujourd’hui, en 2013, je ne pense pas retourner au mont Blanc : trop de monde par la voie normale, et je n’ai pas assez de technique et de forme pour tenter une autre voie.

Mais ce ne sont que de fausses excuses. Ce merveilleux souvenir de jeunesse en tient lieu !

Guy Renaud • Ascension de 1962, récit rédigé en 2013

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lundi 6 mai 2013

Dédicaces à Barcelonnette


Le quotidien La Provence s'est fait l'écho de la séance de dédicaces de Puisque chante la nuit, le roman de Théo Giacometti, qui était organisée à la librairie Imaginez de Barcelonnette samedi 27 avril dernier. Nous remercions ici la journaliste Julie Rey pour son article – et la très belle photo ! De droite à gauche : Laurent (le libraire), Théo (l'auteur) et Jean-Luc (l'éditeur). Et merci encore à “Barcelo” pour l'accueil !

jeudi 2 mai 2013

L'Indice de la peur, un thriller “informatique”

Le romancier anglais Robert Harris a déjà publié plusieurs thrillers. Parmi eux, L'Homme de l'ombre (2007), a été adapté au cinéma par Roman Polanski sous le titre The Ghost Writer, une réussite à notre avis. Il y était question de livre, puisqu'un écrivain “fantôme” (ou un “nègre” dans notre vocabulaire) découvrait de terribles secrets en avançant dans sa tâche ingrate – et dangereuse.
Son dernier roman, L'Indice de la peur, vient de paraître en poche (Pocket n°15400). Ce suspense ne risque pas de vous tomber des mains ! On se rend vite compte qu'il a été calibré en vue d'une adaptation cinématographique…

Nous sommes à Genève, dans la luxueuse villa du docteur Hoffmann. Il est un peu plus de 3 heures du matin, le silence règne… enfin, presque. Le scientifique est réveillé par de légers bruits, suivis de l'allumage des projecteurs de sécurité. Il va vite se rendre compte que quelqu'un s'est introduit dans sa maison, pourtant protégée comme un bunker par toutes sortes de codes et d'alarmes ultramodernes. Sa tentative pour débusquer l'intrus se solde par un violent coup sur la tête, dont il se réveille quelques heures plus tard, sa femme – et la police – à son chevet.

C'est le début d'une terrible journée. Car Alex Hoffmann, ancien du CERN, est désormais associé à un Américain pour qui il a développé un étonnant logiciel construit sur un algorithme d'apprentissage automatique, capable d'opérer avec une redoutable efficacité sur les marchés boursiers. Grâce à ce programme sophistiqué, le fonds spéculatif qu'ils ont créé ne cesse d'accumuler des bénéfices records. Saut que, ce matin-là, le redoutable logiciel commence à prendre des positions extrêmement risquées sur les grandes places boursières, de surcroît toutes à la baisse.

Et voilà Hoffmann sortant de l'hôpital avec des points de suture sur le crâne, constatant avec effroi que plusieurs opérations ont été décidées en son nom sans qu'il en ait le moindre souvenir : virements aux Îles Caïmans, commande d'un livre rare aux Pays-Bas, installations informatiques confidentielles… Devient-il fou, comme semble le diagnostiquer l'IRM qu'il a dû passer à l'hôpital ?

Heure après heure, les ennuis s'accumulent, les étranges coïncidences se multiplient. Le vernissage de l'exposition de sa femme, en fin de matinée, est gâché par un brusque et surprenant achat groupé de toutes les œuvres exposées, qui émane, comme par hasard… de lui-même !
Et le superbe logiciel, prodige d'intelligence artificielle, prend de plus en plus d'initiatives audacieuses. Son auteur est-il sûr de le maîtriser ? Coincé entre l'inspecteur de police genevois, son associé qui doit recevoir de très gros clients, et ses souvenirs récents de dépression nerveuse, Hoffmann va vivre une journée pour le moins éreintante.

Le scénario du roman nous a beaucoup plu. Il exploite avec efficacité la “folie” du Trading à Haute Fréquence, ces systèmes informatiques capables de passer plusieurs millions d'ordres boursiers par seconde, et de déclencher à eux seuls les pires krachs.
Qui l'emportera, l'homme ou l'ordinateur ? Il vous faudra lire les 377 pages du livre pour le savoir.

Les coquilles du jour
Dans la rubrique “les coquilles de compétition”, nous ne résistons pas au plaisir de vous en citer deux, la première remarquée page 90 de l'édition de poche.
Selon les éditeurs, les majuscules sont accentuées ou pas. En outre, même lorsqu'elles le sont, certains choisissent de ne pas accentuer le “A accent grave” en début de phrase. Il est vrai que les risques de confusion sont faibles. Dans ce livre – tout comme aux éditions AO d'ailleurs – la “marche typographique” choisie a décidé d'accentuer ces À spéciaux.
Dans la pratique, la quasi-totalité des A majuscules situés en début de phrase ne peuvent qu'être des À accent grave. À moins qu'il ne s'agisse d'un “parler bébé” par exemple : “A mangé sa soupe, le bébé ?”, ou encore de l'expression “a priori” (et assimilées), qui s'écrit alors “A priori” en début de phrase.

Eh bien, à la page 90 de ce roman, une autre exception a piégé les relecteurs. La phrase, un dialogue, consiste à épeler l'adresse de courriel du personnage principal :
a.hoffmann@hoffmaninvestmenttechnologies.com
Le personnage dit par conséquent, dans un dialogue :
– A point Hoffmann arobase Hoffman Investment Technologies point com.
La coquille est que le “A point” a été typographié “À point”, comme s'il s'était agi d'un rôti “à point”, et non de la lettre A suivie du mot “point”.
Coquille bien excusable d'ailleurs, car spécialement retorse, notamment aux correcteurs orthographiques. On peut d'ailleurs se demander si le logiciel du docteur Hoffmann, avec ses fonctions d'auto-apprentissage, aurait été capable de la débusquer !

Une autre coquille, page 145, ne manque pas d'humour. Un personnage dit ceci :
– Compte là-dessus ! Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement.
Est-ce parce qu'il “compte” que le personnage remplace son point d'exclamation par le chiffre 1 ? On peut se le demander, puisqu'on lit :
– Compte là-dessus 1 Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement.
Pas de doute : c'est bien la trace d'un bug informatique, confondant ponctuation et langage binaire. Le terrible logiciel aurait-il pris le contrôle du livre lui-même ? (NB : nous l'avons lu sur papier, précision importante).