21 août 2016

Dans les pas de Roger Frison-Roche au sommet de l'aiguille Verte

Nous ne saurions trop vous conseiller la séquence de 4 minutes passée au 20-Heures de TF1 samedi 20 août, “Premier de cordée, dans les pas de Roger Frison-Roche au sommet de l'aiguille Verte”. Elle est visible en “replay” à cette adresse. C'est une réalisation de Yoan Hentgen, qui a également filmé les séquences en haute altitude.

Pourquoi ? Avant tout parce qu'elle vous fera partager l'émotion que tous les alpinistes éprouvent au moment de fouler le sommet de l'aiguille Verte. À 4121 mètres d'altitude, ce belvédère à la cime effilée offre un panorama unique sur le massif du Mont-Blanc et sa Vallée. Émotion après des heures d'effort dans l'un des itinéraires d'accès à ce sommet mythique – couloirs Whymper ou Couturier entre autres, émotion pour le “premier de cordée”, le guide, et son client, émerveillé de se tenir là, un véritable rêve devenu réalité ; émotion face à la beauté rare et inédite d'une montagne-monument.

Pour avoir connu cette expérience un 22 juillet, il y a près de trente années, je dois dire que j'ai versé quelques larmes en visionnant ces images – un grand merci au passage à Gilbert Pareau qui fut mon “premier de cordée” ce jour-là. Il n'est pas exagéré d'affirmer que ce fut mon plus beau sommet, bien plus beau que le mont Blanc, n'en déplaise au fier toit de l'Europe !


Depuis son jardin des Frasserands – d'où la Verte nous regarde – Jean-Claude Charlet nous lit quelques lignes du roman de Roger Frison-Roche, qui a marqué des générations d'alpinistes et d'amoureux de la montagne, suscitant de nombreuses vocations.


La cordée émerge d'un immense toboggan de plus de mille mètres : le couloir Couturier.
« Ici, chaque geste garde sa valeur, chaque mouvement compte… » (Frison-Roche)


Le guide, Zian Charlet, et son client, se dirigent vers le sommet.
“Moi, je suis toujours corde tendue. J'y mets un point d'honneur. Si mon client fait une zipette, j'suis quasi sûr à 100% de le tenir. Ça m'est déjà arrivé qu'il y ait un mauvais pas et j'ai bien tenu.”


Les derniers mètres sur la crête sommitale. Au centre, à l'horizon : le mont Blanc.


Montée vers le soleil, sur une neige vierge dans laquelle la cordée va imprimer ses traces.


Comme le dit avec beaucoup de justesse Zian : “Au sommet de la Verte, on devient montagnard ; mais avec un client, on devient amis, de grands amis.”


Dans la famille Charlet, nous précise le journaliste, la Verte est une histoire de filiation depuis trois générations. De père en fils, il faut conquérir l'aiguille Verte. Zian en témoigne : “Ah, la première fois, j'ai bien caché mes larmes… J'ai eu une boule au ventre pendant un quart d'heure, ici !” Jean-Claude Charlet évoque les “silences éloquents” de son père Armand : “Simplement tout dans le regard, et vous voyez que votre père est fier de vous, et cela suffit. Ça vaut tous les cadeaux du monde.” Des moments uniques, qu'il nous a relatés dans le dernier chapitre de son livre De Fils en Aiguilles.


La conclusion, sous le regard de la Verte : “C'est une philosophie qui amène à essayer de vivre ses rêves. C'est simplement ça, et, finalement, la vie, c'est quoi ? C'est cela : vivre ses rêves.”

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Vous pouvez télécharger à ce lien les discours prononcés par Jean-Claude Charlet à la fête des Guides de la Compagnie des Guides de Chamonix, dont il est le président.

08 juillet 2016

Rencontres interprofessionnelles du livre (Arald)

Hier, 7 juillet 2016, se tenaient à Lyon les rencontres interprofessionnelles du livre, organisées à la Villa Gillet par l'ARALD (Agence Rhône-Alpes du Livre et de la Documentation). Près de 200 “acteurs du livre et de la lecture” étaient rassemblés, représentant la quasi-totalité de la “chaîne” du livre : auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires et documentalistes, lecteurs enfin. Ainsi que l'a remarqué un participant en fin de rencontre, il ne manquait que les imprimeurs.


Les éditions AO faisaient partie de la trentaine d'éditeurs de la région qui présentaient leur catalogue sur des mini-stands mis à leur disposition dans l'un des salons de la Villa. Ce fut l'occasion de dialogues impromptus avec des auteurs, des bibliothécaires, ou mes jeunes voisins, animateurs d'une maison d'édition consacrée à la musicologie, Microsillon éditions, tandis que j'ai eu l'occasion et le plaisir de rencontrer Catherine Destivelle, alpiniste renommée et depuis peu éditrice (éditions du Mont-Blanc).

Au cours des sessions tenues durant cette copieuse journée, j'ai glané quelques informations que je vous livre en relisant mes notes – sujettes à “erreurs ou omissions”, vous me le pardonnerez par avance.

Vous pouvez aussi lire le compte rendu de Story-Makers.net à cette adresse, ainsi que celui d'ActuSF à celle-ci.

Le baromètre régional de l'économie du livre en région, publié régulièrement par l'agence (Narges Temimi), nous indique une bonne cinquantaine de maisons d'édition, réalisant un chiffre d'affaires de 80 millions d'euros, dont 30 pour le seul groupe Glénat. Aux deux-tiers généralistes, elles sont 40% à avoir une activité complémentaire. Près de 65% délèguent leur diffusion à une entreprise tierce. Leurs livres sont distribués à 44% en librairie (deux fois plus que la moyenne nationale). Ces dernières (une centaine étudiées) réalisent un chiffre d'affaires de près de 150 millions d'euros (dont 34 pour le groupe Decitre).

Une série d'enquêtes sur les auteurs a été résumée par Philippe Camand. Il en ressort, si j'ai bien compris, que l'on peut considérer que 1600 auteurs “vivent de leur plume” en France, à rapprocher des quelque 100000 auteurs ayant touché des droits, aussi minimes soient-ils. Ces 1600 happy few  gagneraient un peu plus de 3 SMIC par an (sans qu'on sache si c'est le cas tous les ans). J'ai noté que les à-valoir moyens étaient évalués à 1000 € pour les auteurs de textes, à 2000 € pour les traducteurs, et à 4500 € pour les dessinateurs de BD.

Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS, a étudié les activités “connexes” des auteurs, dans lesquelles on retrouve les séances de dédicaces pour 95% d'entre eux (ce n'est pas un scoop !), les salons du livre, lectures publiques et animations d'ateliers de lecture. Seuls 5% ont des activités connexes rémunératrices, comme l'écriture de scénarios. Nous rappelant qu'en chinois, la France signifie “pays de la loi”, il regrettait cependant que celles-ci ne soient pas toujours respectées à l'égard des auteurs. Je n'ai pu m'empêcher de souffler à ma voisine bibliothécaire que j'avais versé, en 6 ans et pour 7000 livres vendus, plus de 10000 € de droits d'auteurs. C'est beaucoup… et peu à la fois.

Quelques tâtonnements dans Google Traduction sur le nom de la France en chinois

Mais, quand on observe l'équation économique du livre, force est de constater que toutes les filières sont extrêmement contraintes, à commencer par les libraires. Le désir d'être publié est si fort, de surcroît, que les auteurs sont à l'évidence en position de faiblesse face aux éditeurs. À mon sens, seule une augmentation spéciale du prix du livre de 5% permettrait de mieux rémunérer les auteurs (à condition de leur être affectée directement). Il faudrait alors voir quelles seraient les réactions des lecteurs-acheteurs (et des bibliothèques) si tout livre coûtait soudain de 0,50 à 2 € de plus…

L'après-midi a été spécialement tonique, avec la présentation, en seulement une heure, des “pecha-kucha” d'une douzaine de projets innovants, parmi lesquels figuraient :
  • Une maison d'édition auvergnate (éditions du Miroir) qui renverse délibérément les rôles en allant non pas “à la rencontre des attentes des lecteurs” mais en cherchant à en créer de nouvelles, en “interrogeant les évidences” – vaste programme !
  • Un logiciel en ligne pour le calcul des droits d'auteurs (droits.info), qui m'a fait penser à ma profession de conseil en informatique (et à mon outil “maison” de calcul, indispensable pour ne pas devenir un traumatisé de la calculette).
  • Une plateforme numérique multimédia, 1D Touch, aux concepts aussi innovants que difficiles à comprendre “hors ligne”, comme les “capsules créatives”, une image qui donne envie de s'envoler dans la stratosphère !
  • Et, en vrac (excusez) un “libraire volant” d'Auvergne, une action en faveur des “oubliés des vacances” (livres jeunesse en cadeaux), un éditeur de paroles de conteurs (Oui'Dire) ou des actions de fédérations d'initiatives.

La table ronde finale, intitulée avec malice “Génération X, Y… Z comme Zéro lecture” a permis de remettre en cause toutes sortes d'idées reçues et de clichés sur la lecture des jeunes – au sens large :
Au regard de la lecture (sur écran ou papier), la notion de digital natives n'a aucune pertinence, bien au contraire (Olivier Zerbib), n'oublions pas qu'un livre “de 527 grammes” est très lourd à manipuler pour des adolescents peu accoutumés à l'objet-livre (sic, Cécile Mansour, prof de lettres en lycée professionnel), et que la lecture de mangas peut très bien déboucher sur d'autres lectures, voire apporter passion et réflexion au-delà de ce qu'on imagine (Christine Détrez, sociologue). Enfin, Pauline Torbaty-Crassard, animatrice d'un réseau social de lecture, nous a révélé que, parmi ses membres, 11% lisent… plus de 10 livres par mois, elle-même ayant lu 600 livres par an de la sixième à la troisième ! Expérience commune : l'arrivée des lectures obligatoires et “sérieuses” du lycée, couplée aux contraintes de la vie sociale des lycéens, entraîne une baisse notable de la lecture de livres. Globalement, il ne semble aucunement que les jeunes lisent moins que par le passé. Tout au plus n'hésitent-ils pas à le dire, tandis que la part des lecteurs remonte régulièrement entre 25 et 35 ans. À noter que les garçons sont nettement moins attirés par la lecture, considérant cette activité peu “virile” quand ils ont 15-18 ans (ah la la…), même si un jeune “youtubeur” partageant ses coups de cœurs de lecture en vidéo nous a paru très “viril” dans son approche directe et frontale du livre !

Une journée “remue-méninges” cordiale et à la tonalité plutôt joyeuse, en dépit de toutes les difficultés qui planent tant sur le secteur du livre que sur l'Arald elle-même, qui ne perd pas pour autant son enthousiasme.




09 juin 2016

Belletto : le roman revenant

Avant de devenir éditeur, il m'arrivait rarement de relire un livre (au sens “le lire de nouveau”). Toute règle a ses exceptions. Parmi celles-ci, les romans de René Belletto. D'ailleurs, je viens de recommencer ces jours-ci la lecture du Revenant, dans sa version révisée de 2006 (éditions P.O.L), la version originale datant de 1981 – il s'agissait du tout premier “polar” de l'auteur. Je l'avais découvert pour ma part après avoir vu le film de Michel Deville, Péril en la demeure, tiré d'un autre roman de Belletto, Sur la Terre comme au Ciel. Nous étions en 1988, je crois.

Dans ce Revenant – qui revient donc à intervalles réguliers dans ma liste de lectures – figure tout ce que j'aime : émotion, authenticité, humour. Trois maîtres mots, que j'essaye de respecter dans la ligne éditoriale des éditions AO. Et il y a la toile de fond lyonnaise, voire villeurbannaise, dont l'auteur est issu. À chaque relecture, je découvre de nouvelles références, ayant entretemps pris connaissance de leur existence dans le “monde réel”.

Parmi celles-ci, je tenais à citer ici l'allusion à la librairie Fantasio, avenue Henri-Barbusse à Villeurbanne, fidèle partenaire dans la promotion des livres que les éditions AO ont publiés. Je savais que René Belletto l'avait évoquée dans un de ses livres, ignorant lequel et où. J'ai la réponse : dans mon roman préféré, Le Revenant (page 102 de l'édition de 2006) :
« Éric voulut faire quelques pas avenue Henri-Barbusse, la grande rue des Gratte-Ciel, dont chaque centimètre carré m'était familier. J'entrai à la Maison de la Presse et achetai machinalement Guitare et Musique. M. Hizer vaquait toujours dans la salle du fond, rangeant les livres de poche, toujours squelettique et flottant dans sa blouse grise et, comme Miguel, toujours enrhumé, mais lui pour de vrai*. »
Depuis ce “monsieur Hizer”, deux générations de libraires se sont succédé avenue Henri-Barbusse, une rapide recherche sur ce blog vous fournissant de plus amples informations. Il me reste à mener une enquête complémentaire pour établir si “Hizer” est un nom réel ou pas…

Addendum du 18 juin 2016
 Ce “revenant” me hanterait-il ? Dois-je voir un signe du dieu des livres (“délivrez-moi des livres”) lorsque j'inventoriai, cet après-midi, le rayon littérature de l'Emmaüs de Villeurbanne, ville où vécut Belletto ? À la lettre B, un dos de livre large, portant en grosses lettres “Le Revenant - Belletto”, éditions Hachette. Je le sortis de son logement, curieux de voir de quoi il s'agissait. La couverture, un dessin d'Enki Bilal m'étais connue, pour avoir été réutilisée en édition de poche. Était-ce une adaptation en BD ? Pas du tout, mon gars, tu n'y étais pas. Rien que l'édition originale du roman, imprimée en 1981, année de sortie du livre. Le cœur battant, il ne me restait plus qu'à passer à la caisse, tenant précieusement le volume en mains, au cas où il lui prendrait l'envie de s'envoler, comme un pigeon facétieux.

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* (Note de bas de page web) Le personnage de Miguel, le garagiste, ne cesse en effet d'éternuer “ni atchoum ! ou atchi ! mais un formidable arrrrr… rachon ! émis avec tant d'autorité hargneuse que ceux qui n'avaient pas l'habitude se mettaient aussitôt à fureter à droite et à gauche, mains tendues, cherchant quoi arracher.” (page 49).