31 décembre 2020

31 décembre : fin d'une année troublée

2020, année agitée ! 2020, année créative… tels sont les qualificatifs qui nous viennent à l'esprit en ce tout dernier jour de 2020.

Une année agitée, car l'irruption du Covid n'a pas manqué de perturber l'activité des éditions AO. Les deux phases de confinement, marquées par la fermeture administrative des librairies ainsi que l'annulation de toutes les manifestations (dédicaces, festivals et salons), ont pesé sur nos scores de ventes, comme l'illustre cette courbe. Deux décrochements en mars-avril et novembre, rattrapés par un surcroît d'activité en mai-juin et décembre.


Certes, 2019 avait été une année exceptionnelle, avec plus de 4000 exemplaires écoulés, une première depuis la création des éditions AO en 2010. Une consolation : 2020 a malgré tout dépassé 2018 en chiffre d'affaires.

La politique d'aide financière mise en place par le gouvernement, abondée par la Métropole cet été, nous a permis de “tenir le coup” malgré la baisse inévitable des recettes (moins 15% en valeur), et de consolider notre trésorerie tout en permettant le versement de revenus au gérant…


Une année créative, car nous avons publié un nombre exceptionnel de nouveautés, dans des domaines diversifiés, en particulier les arts, musique et cinéma :


Les librairies, indépendantes ou grands groupes (Decitre, Auchan…) restent prédominantes dans nos ventes, mais les commandes directes sur le site des éditions AO ont doublé par rapport à 2019, plus en raison des précommandes de nouveautés que du développement des ventes par correspondance induit par les confinements. À noter que nous avons innové en confiant une partie de notre catalogue à un diffuseur du Sud-Ouest (élargi), Cairn, une expérience nouvelle dont les enseignements ne pourront être tirés qu'en 2021. La rubrique “extérieur” correspond à des livres réalisés pour d'autres éditeurs, une activité complémentaire bien utile et très enrichissante (voir Petite Philosophie du Style).

D'ores et déjà, des nouveautés sont annoncées pour le premier trimestre : la huitième enquête d'Abel Séverac, Les Macchabées de Saint-Just, le nouvel opus de Éric Robinne, Dans le monde d'après (anticipation post-apocalyptique) et un roman de Henry Carey, dont nous vous reparlerons.

À très bientôt pour… les vœux, une entreprise ô combien délicate en ces temps troublés !

06 novembre 2020

Frais postaux : laissez-nous vivre !

Coup de poignard dans le dos en pleine crise

La Poste vient d'annoncer une hausse spectaculaire des frais d'envois de livres, dépassant de fait 50% pour un éditeur assurant lui-même une grande partie de la diffusion de ses livres.
 
En cette période difficile pour la filière du livre – et en particulier pour les éditeurs dits “indépendants” – ce coup de poignard dans le dos est, je pèse mes mots, abject ! 
 

Une pétition a été mise en ligne sur Change.org

INFO MARS 2021 : Si vous êtes professionnels, contactez le service ad hoc de la Poste, il est désormais possible de commander des enveloppes suivies prépayées au tarif 2020. Les éditions AO remercient sincèrement «HK» pour les avoir conduites dans le labyrinthe des tarifs… jusqu'à bon port !


En fin d'article : Proposition d'action : “Joyeux Noël, la Poste !”

 

Rendez-vous en fin de ce “post” pour une action symbolique. Mais auparavant, expliquons-nous. 


Je connais le syndrome "TLDR" = "Too long, didn't read". Néanmoins, les 5 minutes nécessaires à la lecture de cet article vous seront utiles.

 

Quel est le problème ?

Rien de tel que des explications claires et précises…  Les voici !

Le Diable de Montchat, de Jacques Morize, format 13 x 20,5 cm, 272 pages, 275 g

Rappelons que le livre est un produit relativement lourd au regard de son format : rarement moins de 250 grammes, plutôt 300 à 450 grammes.


Ce livre entre tout juste dans l'enveloppe 500 g largeur 139 mm, car il mesure 130 mm de large 
 

Une “évolution”… terriblement régressive ! 


Vous connaissez la formule : “Nos conditions de vente évoluent”.
Quand on lit cela, il faut s'attendre au pire !
 
Tout est résumé dans cette image (cliquez pour zoomer) :


En 2020, l'envoi d'un livre comme Le Diable de Montchat revenait à 3,49 € HT (en bas à droite) avec l'enveloppe 500 g, tandis qu'un livre plus volumineux (comme La Neige sera rouge à Noël, un excellent suspense soit dit en passant) qui excède les 500 g coûtait 4,24 € HT avec l'enveloppe 1 kg.
 
En 2021, le premier exigera l'achat de la grande enveloppe 500 g, au prix de 5,50 € HT. La hausse de fait est donc de + 58%. Pour le second, il faudra recourir à une pochette souple Colissimo 1 kg, vendue 7,08 € HT, soit une hausse de + 67%
 
Que les enveloppes soient plus grandes n'est pas déterminant. Peu de livres sont au format A4… et pesant moins de 500 g ! 
 
Quant à l'enveloppe XS 250 g à 3,74 € HT, elle n'est pas d'une grande utilité. Compte tenu du poids de l'enveloppe elle-même (environ 40 g), on ne voit pas ce qu'on peut envoyer avec, à part peut-être quelques mouchoirs ?


Livres “moyens”, en résumé !


“Gros” livres, en résumé !
 
NOTE : les autoentrepreneurs qui ne récupèrent pas la TVA sont encore plus pénalisés, il est important d'en être conscient.

Quid de la lettre affranchie avec des timbres “rouges” ?

La lettre prioritaire, dans sa tranche 500 grammes, demande 6 timbres “rouges”, soit 6,96 € (sans TVA récupérable), auxquels il faut ajouter le prix d'une enveloppe matelassée et une étiquette suivie à 0,50 €, soit 7,70 € au minimum.

 

Quand un éditeur autodiffusé envoie un livre à un libraire, quelle sont ses contraintes ?

Voici un exemple pour un livre vendu 20 € (*) prix public.

1. La remise consentie aux libraires est de 30 à 35%, soit de 6 à 7 €.

2. Pas besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre qu'il est impossible de facturer le port au libraire. 4 € en moins sur sa remise, voire désormais 6,60 € au tarif 2021… il ne lui resterait rien !

3. Pour l'éditeur, donc, s'il consent ne serait-ce que 30% et prend en charge 4 € de port, il lui reste 10 € (50%)… et seulement 7,40 € (20 - 6 - 6,60) au tarif 2021 – le total de ses frais dépasse 60% ! 

Ironie du sort : la Poste se trouve, ici, mieux rémunérée que le libraire… et deux fois plus que l'imprimeur ! N'oublions pas que sur ces 7,40 €, l'éditeur devra financer environ 1,60 € de droits d'auteur et 3 € de frais d'impression (tirages modestes). Son “reste à vivre” pour se rémunérer descend à 2,80 € par livre. 

 

Et pour les ventes en ligne ?

Dans le cas des ventes en ligne, la marge de l'éditeur est-elle plus importante ?

La réponse est affirmative, pour deux raisons :

  1. Sur un site web comme celui des éditions AO, les commissions versées au prestataire informatique sont de l'ordre de 15% tout compris, ce qui laisse plus de marge de manœuvre. Sur Amazon, en revanche, nous devons acquitter 35% de remise, tandis que le port remboursé est de l'ordre de 2,20 €.
  2. Les acheteurs en ligne sont invités à payer des frais de port. Mais on sait qu'il y a des limites ! Combien, parmi vous, lectrices et lecteurs, acceptent de payer 6,60 € de port pour recevoir un livre à 20 € ? Pas beaucoup, j'en suis convaincu ! Aussi sommes-nous contraints de réduire ces frais de port à 2 ou 3 €, ce qui est déjà beaucoup.

Dans l'exemple du Diable de Montchat, le site des éditions AO vous le propose en ligne avec des frais de port limités à 1,94 € (lettre verte 100 g).


Conclusion: n'assassinez pas les “petits” éditeurs, mesdames et messieurs de la Poste


“I had a dream” : que la Poste conserve une (petite) mission de service public en favorisant la fluidité des échanges sur le territoire. Avec des tarifs “raisonnables”, de l'ordre de 2,50 € pour un livre de moins de 500 grammes, ça resterait jouable, et développerait l'activité du secteur. C'était le rôle des missions de service public : être des accélérateurs de rentabilité, et donc d'activité, pour l'économie. Tout le monde s'y retrouvait.
Mais il est vrai que ce “dream is over”, comme dirait John Lennon…
 
Encart publicitaire éditions AO (Faut c'qui faut !) 
 
Number Nine : hommage à John Lennon, disponible relié (24 €) ou broché (22 €)

Et pendant ce temps, nos Ministres de la Culture et de l'Économie se félicitent d'avoir “offert” les frais postaux aux libraires pendant le confinement, afin qu'ils puissent expédier leurs commandes par correspondance.
 
 
Très bien : merci pour les libraires ! Nous en sommes heureux, car sans librairies, nous ne serions pas grand-chose. En revanche, les Ministres savent-ils ce que trame la Poste “en même temps” ? 

Proposition d'action : “Joyeux Noël, la Poste !”


Voici ce que je vous propose :
Vous achetez une enveloppe XS 250 grammes à 4,49 € (TTC), et expédiez un de vos livres en cadeau à nos amis de la Poste, à l'adresse suivante (officielle) :
Service Clients
99999 La Poste
Si votre livre pèse plus de 250 grammes la surtaxe sera à la charge du destinataire, elle sera donc payée par le Service Clients… à sa propre société.

Joignez-y un courrier à en-tête de votre société et rappelez le lien vers cet article de blog :

« https://ao-editions.blogspot.com/2020/11/frais-postaux-laissez-nous-vivre.html »


Ce sera l'opération “Joyeux Noël, la Poste !” 
 


  Les éditions AO

03 novembre 2020

Confinement, etc.

En ce début novembre, la plus grande confusion règne malheureusement sur les modalités de commercialisation des livres dans notre pays. Sans entrer dans des polémiques, contentons-nous ici de lister les mesures que nous prenons et les propositions que nous vous adressons.

Amazon. Les éditions AO vendent modérément sur cette plate-forme (voir notre article précédent). Nous y sommes présent par l'intermédiaire de CyberScribe, émanation de Dilicom (fichier électronique du livre et infrastructure de commande pour les libraires, Dilicom). Nous avons décidé de placer notre catalogue “en vacances”, même si, soyons honnêtes, cela n'aura pas de conséquences déterminantes sur nos ventes. La même mesure est prise pour notre “passerelle” CyberScribe avec la FNAC.

Librairies. Si elles sont officiellement fermées, elles semblent autorisées à vendre en “click and collect”, autrement dit des commande en ligne (ou par téléphone) suivies de retraits sur place. Voici une liste non limitative de librairies connaissant bien et soutenant les éditions AO, à qui vous pouvez vous adresser. Nous sommes en mesure de les fournir.

Notre site web. Et si vous résidez trop loin de ces librairies, ou pour les précommandes de nos nouveautés, notre site web reste ouvert – nous ne pourrions nous en passer ! – pour servir vos commandes.

  • Librairie du Parc. 94, boulevard des Belges 69006 Lyon, page Facebook
  • Librairie-café Un Petit Noir. 57, montée de la Grande-Côte, 69001 Lyon, site web, page Facebook
  • Lettres à Croquer. 104, cours Émile Zola 69100 Villeurbanne, page Facebook, commandes (et disponibilités) sur le site Chez-mon-libraire.fr.
  • Librairie Fantasio. 33, avenue Henri Barbusse 69100 Villeurbanne, page Facebook, commandes par mail ou au 04 78 84 89 47 possibles
  • Librairie Le Scott. 39, rue de Saint-Cyr 69009 LYON, site web, 04 78 83 77 72. Important stock de la série du commissaire Séverac
  • Librairie Le Bal des Ardents. 7, rue Neuve 69001 LYON, site web, page Facebook, 04 72 98 83 36, contact par mail
  • Librairie Vivement Dimanche. 4, rue du Chariot d'Or 69004 LYON, page Facebook, site web 
  • Librairie La Presse, à Monchat. 75, cours du Docteur Long 69003 LYON, site web, 04 78 53 07 89
  • Librairie Rive-Gauche. 19, rue de Marseille 69007 LYON, page Facebook, sur le site chez-mon-libraire.fr
  • Librairie La Page Suivante. 66, rue Duguesclin 69006 LYON, site web, 04 37 44 09 13
  • Librairie de Laplace. 12, place Ambroise Courtois 69008 LYON, page Facebook, par mail, sur le site chez-mon-libraire.fr
  • Librairie Cultures Papier. 102, route de Paris 69260 CHARBONNIÈRES, site web, 04 78 19 52 90 
  • Nous sommes également référencés auprès du magasin France-Loisirs de la Part-Dieu.

Que celles et ceux que nous aurions oubliés ne nous en veuillent pas, ce billet a été rédigé dans l'urgence, et sera complété dans les heures et les jours qui viennent. Pour trouver une autre librairie proche de chez vous, la liste des 400 librairies avec qui nous avons traité depuis la création des éditions AO figure à cette page de notre site.

Au lectorat de ce blog : vous pouvez toujours interroger votre libraire à propos de l'un des livres du catalogue des éditions AO, en leur précisant que nous sommes référencés sur le “FEL-Dilicom”, c'est le mot de passe qui ouvre le césame !


01 novembre 2020

Canaux de distribution

Tandis que la bataille fait rage autour des fermetures de librairies dans le cadre du confinement, il nous a paru intéressant d'analyser les ventes des éditions AO sur les dix premiers mois de 2020 au regard de leurs canaux de distribution.

En nombre d'exemplaires tout d'abord…

La diffusion par des tiers dépasse la moitié des exemplaires écoulés, les librairies indépendantes étant à égalité avec le total des autres canaux (28% contre 10+18%). Les “Grands Groupes” rassemblent les hypermarchés, des chaînes comme Decitre, France-Loisirs ou la FNAC (cette dernière étant très marginale).

Les ventes directes sont celles réalisées par les éditions AO sans intermédiaire, ainsi que par les auteurs, notamment lors de salons du livre ou de séances de décicaces (plus rares en 2020).

Les ventes en ligne restent modestes : seulement 3% pour Amazon, qui n'est donc pas pour les éditions AO un canal stratégique. Le site des éditions AO enregistre près de 10% des ventes, en particulier lors de préventes avant parution. Enfin, les ebooks, par construction vendus en ligne, totalisent quelque 400 exemplaires… en quantité toutefois !

Car ce sont plutôt les chiffres d'affaires qu'il faut examiner pour avoir une vision objective de l'ensemble :

Le prix modique des ebooks (4,99 €) et la commission versée au diffuseur numérique ramènent leurs ventes à seulement 5% du total.

En euros, la part des librairies indépendantes atteint le tiers des recettes et celle des grands groupes le quart.

La rubrique des diffuseurs et éditeurs extérieurs rassemble les ventes facturées par les éditions AO à leur diffuseur (sur certains titres) pour le Sud-Ouest, sachant que le contrat n'est entré en vigueur qu'en juin 2020, ainsi que les ventes effectuées à des éditeurs autres que les éditions AO, dans le cadre de prestations “livre en main” accomplies pour leur compte.

La conclusion est limpide : un petit éditeur comme les éditions AO doit absolument recourir à tous les canaux possibles. Les librairies indépendantes demeurent le premier canal de diffusion, mais il serait impossible de se passer des “grands groupes”. Enfin, Amazon n'est pas un canal important ; les éditions AO y sont présentes par l'intermédiaire de “CyberScribe”, émanation du gestionnaire du Fichier Electronique du Livre, Dilicom, et n'y ont enregistré que 4% de leur chiffre d'affaires. Le site des éditions AO, en revanche, est très efficace car il permet d'enregistrer des ventes dans des conditions de commissions tout à fait favorables : 9% en nombre de livres, 13% en euros…

Il est clair, quand on observe ces graphiques, que la fermeture des librairies, indépendantes ou pas, ne laisse à notre maison d'édition qu'un chiffre d'affaires amputé des deux-tiers…

En 2019, nous avions enregistré 28500 € de ventes à fin octobre, et 38000 € sur l'année entière. Le quart de nos ventes avait été réalisé au moment des fêtes de fin d'année ! La “décroissance” sur les dix premiers mois de 2020 est donc de 16%. Si novembre et décembre sont en partie compromis en raison de la pandémie, la baisse sur l'année pourrait dépasser les 25%.

Et qu'en était-il en 2019 ?

Durant cette année favorable, aux quantités record pour les éditions AO (plus de 4000 exemplaires vendus) et sans… virus, quelle était la répartition ?

La part des librairies indépendantes était légèrement plus importante : 36% contre 33%… mais, en valeur, ces ventes représentaient deux fois celles de 2020, même si ces dernières ne concernent encore que 10 mois. L'effet de “lockdown” du printemps 2020 est patent.

Les ventes directes étaient plus élevées, grâce aux salons et dédicaces, alors autorisés : 2 fois et demi plus importantes ! La part des grands groupes demeurait, en revanche, identique en valeur (un peu plus de 5000 €).

Les ventes en ligne restaient caractérisées par la marginalité d'Amazon (1000 €, moins de 100 livres), des ebooks plus nombreux mais peu rémunérateurs*, et un site web AO beaucoup moins actif, essentiellement en raison de l'usage encore limité des précommandes, une formule qui nous aide considérablement en 2020.

* Nous n'avons pas observé de “ruée” sur nos ebooks durant l'année 2020, même s'il est difficile de tirer des enseignements de volumes aussi réduits (75 exemplaires par mois).

Les quantités sont analysées ci-dessous :

 

Le suspense reste entier à l'heure où sont écrites ces lignes : que donneront ces mois de novembre et décembre, parmi les plus favorables en temps normal ? Il reste à espérer que nos nombreuses nouveautés attireront les fidèles clients des éditions AO sur notre site web, en attendant la réouverture de tous les détaillants de livres – en ce 1er novembre, en effet, la vente de livres est désormais interdite en France dans des magasins “physiques” (sauf les tabac-presse).

Vous l'aurez remarqué, nous sommes de grands amateurs de graphiques… Un petit dernier pour la route, cette route raide, pentue et encore mystérieuse qui nous sépare des “fêtes” de fin d'année :




10 mai 2020

Édition d'un livre : les parts du gâteau

Comment se répartit le prix d'un livre entre les différents acteurs œuvrant à sa création ?
Une question récurrente, en particulier pour les auteurs, dont la “part du gâteau” apparaît bien mince…
En tant qu'éditeur, je vous propose d'évaluer chacune de ces parts à partir de mon expérience – et de mes comptes.
Sachez donc que ces chiffres ne sont pas pile dans “la moyenne” de ce que l'on constate dans le secteur de l'édition – même si ils s'en approchent –, ne serait-ce que parce que les éditeurs peuvent être amenés à sous-traiter des travaux que, aux éditions AO, nous réalisons par nous-mêmes (la révision de texte et la mise en pages en particulier)

Le contexte
Ces données proviennent de la comptabilité des éditions AO - André Odemard, que j'ai l'honneur et l'avantage de gérer. Elles concernent l'année 2019, durant laquelle les recettes de ma SARL se sont partagées grosso modo en deux tiers pour l'activité éditoriale, et un tiers pour des recettes complémentaires, en l'occurrence des prestations de services informatiques, mon métier initial avant que je ne m'engage dans l'édition en 2010.

Les ordres de grandeur sont de 36000 € de ventes de livres (nettes des remises accordées aux diffuseurs et distributeurs, le brut dépassant les 50000 € pour un peu plus de 4000 exemplaires vendus, dont 900 ebooks à moins de 5 €) auxquels s'ajoutent 18000 € d'honoraires.

Les acteurs de la chaîne du livre sont nombreux : les auteurs, puis les imprimeurs, puis les diffuseurs-distributeurs (librairies, sites de ventes en ligne) et, enfin, l'éditeur…

Note : suite à la remarque d'un ami de Facebook (et d'ailleurs), il faudrait pour être complet ajouter la TVA (5,5%) au gâteau complet, ce qui modifierait à la marge les pourcentages. Dans notre cas, quelque chose comme 2000 € (calculé sur 36000 € et ajouté aux 50000 €).

Leurs “parts du gâteau” sont les suivantes :



Quelques précisions avant de poursuivre :
  • La part “imprimeur” comprend les frais d'impression, évidemment, mais aussi les coûts de fabrication de livres électroniques (que nous sous-traitons), et inclut les frais de transports des livres.
  • La part “distribution” comprend les remises accordées aux libraires, tandis que la rubrique “Diffusion” rassemble les commissions sur ventes (aux sites de ventes en ligne), les frais de publicité (y compris les inscriptions aux salons, les catalogues, etc.) et les frais de port non facturés.
  • Ces deux postes frôlent les 40%, un peu moins que la moyenne de la profession, car nous assurons nous-mêmes la diffusion et vendons une part minoritaire de nos livres “en direct” (salons, site web notamment).
  • La part “droits d'auteur”, de 9% donc, comprend les cotisations sociales (15% du brut) versées pour le compte des auteurs (retraite et CSG pour l'essentiel).
L'indignation est connue : “Quoi ! L'auteur, sans qui le livre n'existerait pas, touche 9%, soit près de 4 fois moins que l'éditeur, qui s'arroge 33%, le tiers des recettes brutes !”

Avant de répondre à cette exclamation, examinons le contenu des 33% dévolus à l'éditeur. S'agit-il de ce “bénéfice” qui lui tombe tout rôti dans la bouche sans qu'il ne fasse rien d'autre que d'attendre, allongé paresseusement sur son canapé ?



La part “du tiers”, qui n'est rien d'autre que la “marge” de l'éditeur, se décompose elle-même en trois parties :
  1. Les dépenses d'exploitation, soit 9% du total – et le quart de la marge de l'éditeur.
  2. Les cotisations sociales et impôts, dans les mêmes proportions.
  3. Le revenu net de l'éditeur, soit à peu près la moitié de la marge de 33% précitée.

Parmi les dépenses d'exploitation, on trouve les fournitures de bureau et administratives (y compris les logiciels), les assurances, les honoraires de l'expert-comptable, les frais de télécommunication (Internet, téléphone), tout cela étant affecté à l'activité éditoriale au prorata de son chiffre d'affaires (parfois moins pour des charges considérées comme relevant principalement de notre seconde activité).
Les cotisations & impôts concernent les cotisations maladie, allocations familiales, retraite, CSG (déductible), la CFE et 20% des cotisations dites facultatives (mutuelle, que nous considérons pour 80% comme de l'ordre de notre budget personnel).

Au final, le revenu net de l'éditeur est deux fois plus élevé que celui des auteurs – et non quatre fois comme aurait pu le laisser penser le premier graphique.

S'agit-il d'un “bénéfice”, encore une fois, ce prélèvement du capitaliste sur le dos des auteurs ? Dans notre cas, la réponse est non : ce revenu est la contrepartie d'un travail. Or, tout travail mérite salaire, même celui d'êtres aussi abjects que les éditeurs (je plaisante !).

En quoi consiste-t-il ? Sélection des manuscrits, établissement des contrats, révision et correction des textes, mise en pages, conception des couvertures, négociation avec les imprimeurs, prospection des libraires et autres intervenants dans la distribution, actions de promotion et de communication, tenue de la comptabilité, facturation, relance des mauvais payeurs, calcul et paiement des droits d'auteur, dépôt légal… excusez du peu !

N'oublions pas, enfin, que ce revenu peut être gravement menacé en cas de mévente ou d'échec commercial, aléas entièrement à la charge de l'éditeur – c'est son rôle, il prend des risques.

Alors, la part des auteurs ?
Indéniablement, elle devrait se rapprocher de celle des éditeurs, ce ne serait que justice. Pourquoi reste-t-elle si faible ? Une multitude de raisons l'expliquent :
  • Le nombre de personnes rêvant d'être éditées crée une pression à la baisse sur les droits ; elles sont prêtes à ce sacrifice pour être publiées…
  • Beaucoup d'auteurs n'exercent pas cette fonction comme profession principale, autre pression à la baisse – ils “n'en ont pas (toujours) besoin pour vivre”, contrairement à d'autres acteurs de la chaîne du livre.
  • Les inégalités entre auteurs sont gigantesques : des auteurs célèbres peuvent exiger des à-valoirs (paiement d'avance et définitivement) de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d'euros. Leur part, en cas de ventes décevantes, peut alors exploser en pourcentage ! Il faut savoir aussi que nombre de contrats prévoient des taux de droits plus élevés quand les quantités vendues dépassent certains seuils, par exemple au-delà de 50000 exemplaires.
  • Il faudrait aussi, peut-être, réfléchir à une hausse du prix du livre pour rémunérer davantage les auteurs : 2 € de plus par livre, par exemple*. Et là, c'est au lecteur qui se cache dans l'enveloppe charnelle de l'auteur que l'on doit s'adresser : achèterait-il autant de livres s'ils coûtaient 10% de plus qu'actuellement ?
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* Une solution drastique consisterait à appliquer le taux intermédiaire de TVA sur les livres, puis à reverser la différence avec le taux de 5,5% à un fonds de répartition destiné aux auteurs dans leur ensemble.

12 avril 2020

“Le Champion” (James Holin)

Le Champion, une nouvelle de James Holin

Pour Paulina

[Texte mis aimablement à disposition du public par l'auteur et les éditions AO, le 12 avril 2020. Illustrations : photos libres de droits issues de pixabay.com, cf. les liens sous chaque photo]

Voir la page de James Holin sur le site des éditions AO.

Se lever



https://pixabay.com/images/id-4341624/

La lumière matinale, douce, presque laiteuse, qui pénétrait dans la chambre, coulait depuis les épais rideaux pour s’enfoncer profondément dans la moquette. Antonio da Fonseca ouvrit péniblement un œil tout en conservant le second bien fermé. Il porta doucement le bout de ses longs doigts sur ses pommettes saillantes. Ce rituel d’origine inconnue l’aidait à se réveiller.

L’esprit du Brésilien était comme vidé. À force de changer de continent, de pays, de ville et d’hôtel tous les quinze jours depuis quinze ans, da Fonseca ne savait jamais vraiment où il se trouvait au réveil. Il se concentra pour rassembler ses idées. Progressivement, les éléments se remirent en place comme les pièces d’un puzzle.

On était le 10 juillet 1988, le jour de la course. Dans quelques heures, au début de l’après-midi, da Fonseca serait à bord de la Ferrari n°1 sur la grille de départ. À la cinquième position. Il partirait pour les soixante-cinq tours d’un circuit de haute vitesse de quatre kilomètres sept. Le Grand Prix de formule 1 de Grande-Bretagne à Silverstone.

Les maudites images revinrent alors subrepticement. Il aurait espéré y échapper, au moins en cette journée, mais non. La même vision depuis quinze jours le poursuivait. Des images surgies de nulle part, qui s’imposaient, d’abord la nuit pendant le sommeil, puis progressivement le matin et maintenant à tout moment de la journée, en fait quand bon leur semblaient.

C’était toujours le même film. Da Fonseca se retrouvait au soixante-deuxième tour de ce grand prix de Grande-Bretagne, à trois encore de l’arrivée. Il était en deuxième position, juste derrière la Lotus noire de Nigel Evans. Sa Ferrari rutilante pourchassait le Britannique depuis plus d’une heure vingt et le rattrapait enfin. S’efforçant de le coller au plus près, il cherchait à le dépasser par tous les moyens, à l’affût de la moindre erreur de son concurrent.

Da Fonseca ferma son œil ouvert, inspira profondément en creusant son ventre de chat maigre puis expira bruyamment tout l’air de ses poumons pour chasser ces images au plus loin. Quasi simultanément, il bondit d’un bloc et se réceptionna silencieusement sur ces deux jambes fléchies. Il se retourna lentement et se dirigea vers la salle de bain, enfonçant avec bonheur ses pieds dans la moquette onctueuse.

Face à lui, dans la glace, son regard pénétrant observait un athlète svelte, à la peau cuivrée et aux muscles saillants. Un champion de trente-trois ans, à la chevelure noire, indomptée, dense et bouclée. « Il a la bouche charnue, le teint hâlé et le nez droit, regardez donc son profil, c’est un vrai pâtre grec », disait sa mère en l’embrassant quand il revenait à Noël les bras chargés de cadeaux dans la riche propriété familiale de Sao Paulo. Pour tous, ses coéquipiers, le public, les journalistes et ses adversaires, c’était un coureur hors pair, au style flamboyant, un seigneur qui avait remporté trois fois, avec classe, le Championnat du monde de formule 1.

Le Brésilien continuait à se fixer droit dans les yeux comme s’il eût voulu s’impressionner. Il avança son visage vers la glace et se promit, une nouvelle fois, en susurrant entre ses lèvres mobiles que ces satanées images ne l’empêcheraient pas d’accomplir son devoir. Et, son devoir de champion c’était de courir, de se battre et de gagner. Da Fonseca savait depuis son enfance, depuis que son père avait perdu l’usage de ses jambes lors d’une chute de cheval, que faire son devoir n’était pas facile, mais était la seule chose à faire pour vivre décemment.

Conserver son courage



https://pixabay.com/images/id-3415413/

Le briefing d’avant course aurait dû commencer depuis cinq minutes. On attendait le directeur technique de l’écurie occupé à régler avec le second coureur un problème inopiné d’amortisseur. La dizaine de participants prévus à cette réunion demeuraient debout, à l’arrière de la salle. Ils chuchotaient, jetant à la dérobée des coups d’œil à da Fonseca.

Leur champion en tongs, short blanc et t-shirt bleu, une casquette rouge sur la tête, s’était isolé. Assis seul au premier rang, les yeux fermés, il visualisait le circuit. Légèrement avachi, les épaules rentrées, les bras resserrés, adoptant au mieux la position qu’il occupait dans le cockpit exigu de sa voiture, ses mains actionnaient le volant ergonomique tandis que ses doigts changeaient les sept vitesses de la boîte séquentielle et que ses pieds accéléraient et freinaient.

La femme du Brésilien, Kate Lawson, téléphonait à proximité. Elle accompagnait Antonio à presque tous les grands prix depuis qu’elle ne défilait plus. Ce mannequin australien, blond et élancé, au visage fin et au teint lumineux avait fini par aimer, réellement, cet homme droit, calme et posé, qui se métamorphosait en un compétiteur fougueux, débordant de panache et d’impétuosité une fois en compétition.

Alors que da Fonseca abordait l’entrée du long virage de Woodcote, les images l’assaillirent à nouveau. À deux tours de l’arrivée, la pluie s’était mise à tomber violemment. Profitant d’un changement de vitesse hasardeux de son adversaire, il parvenait enfin à dépasser Nigel Evans en projetant sur ce dernier au passage une magistrale trombe d’eau. Il déposait la Lotus noire à plus de trois cent cinquante kilomètres-heure sur la ligne droite de Pit straight et prenait la tête de la course dans un océan de drapeaux rouges, de hurlements et de cornes de brume.

Da Fonseca rouvrit subitement les yeux. Il ne fallait pas y penser. Il devait trouver en lui la force mentale d’y échapper. De toute manière, qu’il y pensât ou pas, sa décision était prise. Il participerait à la course. Antonio da Fonseca esquissa un sourire en voyant entrer dans la salle le directeur technique et le second coureur de l’écurie, le Belge Tony Hubriant.

Puiser au fond de soi



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Da Fonseca aimait ce lieu de concentration extrême qu’était le vestiaire. Il s’y sentait bien. Seul, assis sur un banc de bois verni, baignant dans une lumière tamisée quasi sépulcrale, revêtu de sa combinaison écarlate, son casque jaune et vert dans les mains, ses yeux fixaient un horizon inconnu et inatteignable. Il savourait le silence, une torsion brûlante dans le ventre. À ce stade, il ne visualisait plus rien. Il ne pensait plus à rien. La totalité de son énergie était dirigée vers un point virtuel.

Dès le début du phénomène, il avait évoqué ces images obsédantes à son préparateur physique et mental. Ce dernier lui avait alors dit de ne pas les refouler, mais de les laisser glisser autour de lui, sans s’y arrêter, comme un fluide. « De l’eau sur les plumes d’un canard », avait-il dit.

Ces images ne respectaient rien. Elles s’invitaient à nouveau, n’hésitant pas à profaner ce lieu sacré, Da Fonseca tenta de les faire glisser, mais n’y parvint pas. Le Brésilien entamait le soixante-troisième et avant-dernier tour. Nigel Evans était désormais loin derrière lui. La victoire était à portée de main. Le champion conduisait de manière légère, fluide, très facile. Il entrait naturellement dans les courbes et en sortait avec grâce. Ses trajectoires étaient d’une pureté parfaite.

Le Brésilien se leva brusquement, car il refusa de voir la suite. C’était un champion, il devait concourir quoi qu’il en soit. Il devait gagner, c’était sa mission, sa vocation. Il prit ses gants blancs, mit sa casquette rouge et plaça son casque sous son bras. Quand il ouvrit la dernière porte, celle qui donnait sur la piste, il fut accueilli par une énorme clameur et la lumière aveuglante du soleil. Les images s’évanouirent.

Courir coûte que coûte



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Le tour de chauffe venait de s’achever. Le soleil tapait fort et déjà da Fonseca sentait la sueur lui couler le long du dos. Sa combinaison lui collait à la peau. Il fallait qu’il pense à boire régulièrement par la canule qui traversait la partie inférieure de son casque.

Il se signa et ses mains avancèrent doucement sur le volant. Il y posa d’abord le bout de ses longs doigts comme il faisait chaque matin sur ses pommettes saillantes puis plaça ses paumes dans les emplacements moulés à cet effet. Ses yeux se levèrent vers le feu tricolore.

Le feu rouge s’alluma et les moteurs se mirent à vrombir dans un vacarme assourdissant. Quand il passerait au vert, il faudrait vite enclencher les vitesses, les unes après les autres, déboîter, se faufiler et remonter le plus à l’avant possible. Un bon départ était fondamental. Da Fonseca en grand professionnel le savait, mieux que personne. De sa cinquième position, il faudrait qu’il remonte au moins jusqu’à la troisième place au terme du premier tour s’il voulait avoir une chance de gagner la course.

Le feu ne resta rouge que quelques secondes, mais cela laissa suffisamment de temps aux dernières images du rêve pour se faufiler. « Non, pas maintenant ! » murmura entre ses dents le Brésilien envahi par la rage.

Il dut se voir alors une nouvelle fois sur la piste détrempée, à la sortie du virage de Stowe, le septième virage de ce soixante-cinquième et dernier tour qui devait l’emmener vers la victoire. Il vit sa roue avant mordre le vibreur bicolore marquant la bordure extérieure du virage, sa monospace s’envoler puis retomber sur le tarmac et prendre feu. Il vit ses bras ses se lever devant sa visière pour protéger son visage.

Feu vert. Da Fonseca passa la première, la deuxième et la troisième dans la foulée. En quelques secondes, il était déjà remonté de deux places. À peine cinq cents mètres et il était désormais troisième derrière Manfred et Evans. Il fonçait. Tout se passait comme dans son rêve. Il roulait vite, très vite, sans se poser de questions, sans hésitation. Pourtant à chaque tour, il avait un pincement au cœur quand il abordait le sinistre virage de Stowe. Il se disait à chaque fois que cela se passerait là, à cet emplacement précis.

La réalité rattrapait peu à peu son rêve. Dans la tête de da Fonseca, les images n’apparaissaient plus maintenant qu’en léger décalé. Les deux flux finirent par se superposer parfaitement pour ne faire plus qu’un.

Nigel Evans était le seul encore devant lui à trois tours de l’arrivée. Da Fonseca se rapprocha au plus près de la Lotus noire du Britannique et scruta du coin de l’œil les nuages gris qui s’amoncelaient. Il savait déjà qu’il ne changerait pas de pneus. Comme prévu, le Brésilien doubla Evans à l’avant-dernier tour. La pluie se mit alors à tomber sans que le champion ne marque le moindre étonnement.

Faire confiance à son étoile



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Dans le dernier tour, seul en tête, il aborda la longue ligne droite de Hanger Straigth qui débouche sur le virage de Stowe en sachant qu’il allait bientôt mourir. Il eut une pensée pour sa femme Kate et leur fils unique Ruben. Il les imagina heureux dans la grande propriété de Sao Paulo avec sa mère et son père sur son fauteuil roulant. Pourtant, il ne céda en rien à la peur et maintint ferme son pied sur l’accélérateur.

De manière inattendue, à cent mètres de l’entrée du virage de Stowe, des vibrations violentes secouèrent l’habitacle. Le pneu avant droit de la Ferrari venait d’éclater en roulant sur un débris en carbone abandonné par un concurrent. Da Fonseca décèlera, passant brusquement de près de quatre cents à cent kilomètres-heure. Avec une prouesse de virtuose, le champion parvint à stabiliser son véhicule. Les roues du bolide s’enfoncèrent dans le sable du bas-côté et s’immobilisèrent.

Da Fonseca retira son volant, dégrafa son harnais et s’extirpa rapidement du véhicule. Il enjamba la rambarde métallique de sécurité et s’assit sur le talus. Il ne comprenait pas. C’est alors qu’il vit passer dans une trombe d’eau son poursuivant Nigel Evans. Il se prit la tête entre les mains et ferma les yeux. De là où il était, Da Fonseca put entendre la clameur du public qui accueillait la victoire du Britannique. Il sourit, croyant un moment qu’elle lui était adressée.

27 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 9

Le Fil à plomb - épisode 9 - La boucle est bouclée

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

La boucle est bouclée. Un peu avant 8 heures du matin, nous sommes prêts à emprunter la benne. Jacques est déjà dans la salle des machines. Les immenses poulies tournent tandis que les câbles sont dégelés, les cabines circulant à vide. Ça crépite dans la station supérieure quand les glaçons accrochés aux câbles sont broyés par les énormes bobines qui les entraînent.

Cliché pris durant l'ascension du Fil à plomb. L'aiguille du Midi, assez loin à notre droite, avec une benne du téléphérique en train de parcourir le fil… pardon, les câbles !

Ce n’est pas la première fois que j’emprunte ainsi la benne du matin au sommet de l’Aiguille. Au retour du mont Blanc, en 1979, nous avions passé la nuit au refuge des Cosmiques, étant arrivés trop tard au col du Midi pour envisager d’attraper la dernière benne. Déjà ! Il faut dire que nous avions emprunté le chemin des écoliers, atteignant le mont Blanc au départ du refuge de Tête Rousse, en gravissant au préalable la face nord de l’aiguille de Bionnassay. Depuis le toit de l’Europe, nous avions ensuite traversé par l’itinéraire dit des “Trois Monts”, Maudit puis Tacul, pour atteindre le refuge en fin d’après-midi. Le lendemain matin, par une météo peu favorable, sous un vent violent, nous avions remonté l’arête, parfois bousculés par les rafales. Même les piolets trouvaient le moyen de se placer à l’horizontale quand on les ôtait de la neige pour les replanter un peu plus haut. Du coup, la benne fonctionnait au ralenti. Il nous avait fallu plus de vingt minutes pour regagner le Plan, le double du temps habituel. Le cabinier, hilare, tentait de me faire peur en racontant d’horribles anecdotes de câbles affolés par le vent, venus se coincer dans la fourche de la benne. Les téléphériques ne m’ont jamais provoqué la moindre inquiétude. Ce ne fut pas plus le cas ce jour-là. Revenir du mont Blanc avait probablement balayé toute angoisse.

Ce 1er mars 1992 au matin, la météo est clémente. La descente n’est donc qu’une formalité. Comme d’habitude, Gilbert observe les itinéraires, surtout du côté droit en descendant. Des traces sont visibles sur l’éperon Frendo. “Des Anglais”, commente le cabinier, “ils ont bivouaqué au pied de l’arête avant-hier soir. Ils ont dû sortir tard hier, au milieu de la nuit je crois.” Peut-être y avait-il deux autres alpinistes quelque part dans les galeries de l’Aiguille en même temps que nous. Ils n’auront pas eu la chance de connaître Jacques, et auront dû bivouaquer une seconde fois au sommet. Au moins étaient-ils munis de tout le matériel nécessaire, ce qui explique aussi les deux jours pleins pour remonter l’éperon. Quand on transporte une vingtaine de kilos sur son dos, on n’a pas la même agilité pour grimper !

Aussi étrange que cela paraisse, nous avions des engagements à respecter. Le programme était formel : il avait été prévu une descente à skis de Vallée Blanche avec ma famille pour ce 1er mars. Gilbert était donc mobilisé, hors de question pour lui de décliner son engagement. Avec le temps, tandis que je relis et complète ces lignes, je songe que j’aurais pu rester tranquille dans la vallée, à me remettre de mes émotions et efforts de la veille. Eh bien non, autres temps, autres mœurs : une fois de retour au bercail, un bain chaud me remet les idées en place. Un copieux petit-déjeuner rattrape le dîner frugal de la veille au soir. J’ai à peine le temps de raconter notre aventure à ma compagne Sabine que la voiture nous descend au Lac, chez Gilbert. Frais et dispos, il monte dans le véhicule et c’est parti. Direction l’Italie, ma mère ayant préféré un départ plus tranquille que l’arête de l’Aiguille.

À midi, nous sommes en haut non pas de l’aiguille du Midi, mais de la pointe Helbronner, de l’autre côté de la chaîne du Mont-Blanc. La descente va nous permettre de rejoindre Chamonix, via le refuge du Requin. Nous arriverons à bon port avant la nuit, cette fois ! Tout était allé tellement vite : la descente à skis avait comme repassé une couche de peinture sur l’ascension de la veille. Tout à fait comme si cette journée du 29 février, exception d’une année bissextile, n’avait pas existé, qu’elle n’avait représenté qu’une anomalie, presque un rêve.

Aujourd’hui encore, je la considère comme une journée “hors normes”, hors du temps, un souvenir ténu comme ce “fil” de glace coulant sur la dalle de granite. Mais, de fil en aiguille, les souvenirs en ont appelé d’autres, formant peu à peu le “fil conducteur” du récit de cette journée si particulière…

26 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 8

Le Fil à plomb - épisode 8 - Bloqués au sommet

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Il est à peu près 18 heures. La radio fonctionne de nouveau. Cela permet à Gilbert de prévenir Annick, qui fera passer le message. Nous sommes sains et saufs, à l’aiguille du Midi, ce qui ne nous avance guère pour les heures qui viennent et s’annoncent glaciales.
– Fais des moulinets avec les bras, ça réchauffe, me conseille Gilbert en me faisant une démonstration.
Je m'exécute et, c’est vrai, un peu de chaleur irrigue mes bras.

Que va-t-on faire ? Un guide évite de partager ses réflexions avec son monchu : inutile de l’affoler. Je comprendrai plus tard en quoi elles avaient consisté. Quelles solutions pour se tirer de ce pétrin ? Impossible de rester là à faire des moulinets de bras pendant 14 heures, en attendant la première benne de 8 heures du matin. Alors ?

Il y avait bien une solution, guère commode cependant : trouver un abri chauffé. Le plus proche n’était autre que le refuge du Requin. Proche ? Disons plutôt “le moins éloigné”. Situé à 2 500 mètres d’altitude, soit plus de mille deux cents mètres plus bas, il ne serait atteint qu’en parcourant à pied la moitié de la descente de la Vallée Blanche. On ne compte pas en kilomètres, en montagne. Mais pour donner un idée de la distance, 7 à 8 kilomètres doivent être vraisemblables. Comment trouver l’itinéraire ? Nous ne disposons d’aucun moyen pour nous éclairer, n’ayant pas emporté de lampes frontales. Une vague lune, si je me souviens bien, jette une lueur des plus avares sur la neige. Il faudrait avancer au jugé, en se repérant sur les traces de ski.…

Ce 29 février au soir, Gilbert n’évoque pas devant moi cette hypothèse.
– Attends-moi là, je reviens.
Quelques minutes plus tard, il est de retour :
– C’est arrangé ! Tu vas voir. Sauvés !

J’apprends alors que nous n’étions pas seuls au sommet de l’aiguille du Midi. Certaines nuits, un gardien loge sur place. Cela permet sans doute d’accélérer la procédure d’ouverture des installations le matin, évitant une benne spéciale convoyant les techniciens. Or, ce 29 février au soir, le gardien est présent. Et il se trouve que Gilbert le connaît personnellement. Jacques (le prénom a été changé) lui remet les clefs d’un autre local, destiné à l’hébergement des secouristes de montagne, ai-je cru comprendre. Je regrette que ledit Jacques ne soit pas présent, que je puisse le remercier avec toute la chaleur dont je serais capable. Nous le ferons quelques jours plus tard, après que j’aie demandé à Gilbert s’il y avait un moyen de le remercier discrètement. Un cadeau lui sera opportunément offert.

Le local se situe du côté du sommet nord, et donne sur la passerelle reliant les deux pitons rocheux principaux de l’Aiguille. Le projecteur qui éclaire l’endroit se situe juste au-dessus des fenêtres. Un unique convecteur électrique, vétuste mais en ordre de marche, entretiendra une température de l’ordre de 5 à 7°C. Des couchettes sommaires sont alignées, et des couvertures sont à notre disposition. Nous ne ferons pas les difficiles. Habillés suffisamment chaud, avec deux ou trois couvertures, nous avons de quoi passer une nuit relativement confortable, aux antipodes des cauchemars glacials qui commençaient à m’envahir l’esprit. Côté nourriture, il ne nous reste que deux ou trois barres chocolatées et quelques pâtes de fruit. Peu importe ! Arrosées des dernières gouttes du contenu des gourdes, elles feront office de dîner. Bien fatigués, nous allons somnoler jusqu’au lendemain. Auparavant, nous sortons l’un après l’autre satisfaire des besoins naturels sur la passerelle. C’est ainsi que j’accomplis l’exploit évoqué au chapitre précédent

Suite épisode 9.

25 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 7

Le Fil à plomb - épisode 7 - Pisser depuis la passerelle !

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Allons-nous claquer des dents pendant quatorze longues heures, en attendant la benne du lendemain, 8 heures ? Les fantasmes vont bon train : Dieu que le temps serait étiré, les heures interminables ! Dix minutes que je suis immobile et je me sens déjà gelé : l’immobilité refroidit à toute allure le corps jusque-là réchauffé par l’effort de la marche. Le compte à rebours est achevé : la fusée-téléphérique a fait long feu. Je prends pied sur la passerelle qui relie les deux sommets de l’Aiguille. Magnifique panorama. La perspective d’une nuit glaciale en ces lieux dépose comme un voile diabolique sur le décor.

Gilbert est arrivé là-haut à 17h20 très exactement. Vingt minutes après le départ de la dernière benne. Vingt minutes ? Voici que se retrouvent les vingt minutes que nous devions gagner en empruntant la benne des employés. Arithmétiques et implacables, elles manquent cruellement à l’appel. Certes, nous aurons mis pile neuf heures pour notre ascension, ce qui est loin d’être un mauvais horaire. Mais il aurait fallu faire mieux. C’est trop bête ! Dans une heure tout au plus, il fera nuit. Nous voilà bel et bien prisonniers de la haute montagne, sans matériel de bivouac ni autre abri que les glaciales galeries creusées dans le granite des deux sommets de l’Aiguille. Or, la température va descendre jusqu’à moins 15 ou moins 20 degrés en dessous de zéro. Il est bien entendu hors de question de rester sur place.

Alors, que faire ?

Le processus est connu : tandis que la vessie se vide, un bruit caractéristique se fait entendre, abondamment exploité par les gagmen du cinéma. On se souvient de cette scène du film Les Bronzés font du ski, dans laquelle Gérard Jugnot urine consciencieusement sur la porte d’une voiture afin de dégeler la serrure bloquée par le gel, avant de s’apercevoir que ce n’est pas la sienne. Les bruiteurs s’en étaient donné à cœur joie, inventant des sons proches d’un roulement de tambour !

Je m’apprête à répéter la scène, dans un tout autre environnement. Je me trouve en effet sur la passerelle métallique reliant les deux galeries de l’aiguille du Midi. Cet endroit regorge habituellement de touristes. Mais là, je suis absolument seul, ce qui pourrait s’expliquer par la nuit, tombée depuis quelques heures. Un projecteur halogène jette une lueur crue, irréelle, sur l’endroit. Le froid est vif, presque polaire. Aucun touriste ne risquant de me déranger, je ne fais pas de façons. M’approchant du côté ouest, je soulage rapidement l’envie pressante. Curieusement, pendant de longues secondes, je n’entends rien. Alors que j’en ai presque terminé, un léger bruit, quelques “tic, tic !”, se fait entendre des profondeurs du précipice (il doit représenter une cinquantaine de mètres). L’urine vient seulement d’atteindre la glace du couloir en dessous ! Si je m’appelais Livanos, et si j’avais son talent d’humoriste, je me serais lancé dans des considérations sur la température ambiante – polaire, ai-je dit – si basse que l’urine aurait trouvé le temps de geler durant son long trajet dans le vide, expliquant que le bruit, aussi ténu soit-il, me soit parvenu : des paillettes de pisse, façon sorbet, auraient heurté le rocher et la glace en rebondissant telle une poignée d’aiguilles à coudre que l’on aurait jetées par mégarde par-dessus la rambarde…

La passerelle entre les deux sommets de l'aiguille du Midi, en été

Parodie de séance psychanalytique

“Donc, vous avez rêvé que vous uriniez dans un couloir sombre et profond
– Oui, après le Fil à plomb…
– Quelque chose de gelé, donc : dur, et… vertical ?
– Qu’entendez-vous par là ?
– C’est à vous de me le dire !
– Je viens de me tuer à vous expliquer une ascension en montagne.
– Tuer ?
– Oui, enfin, c’est une façon de parler !
– Et votre, hum, semence, gelait, en paillettes ?
– Oui. À cause du froid vif.
– Et que devenaient ces paillettes ?
– Elles disparaissaient dans le néant, tout au fond du couloir.
– Comme votre descendance ?
– À moins d’un rappel, sur une corde double…
– Vous vous rappelez de quoi, au juste ?
– De pas grand-chose. Il était trop tard.
– …
– D’ailleurs, il y a une autre cascade, qui gèle sous le sommet nord. Des alpinistes s’y sont fait photographier. Seulement, il y a un hic.
– Hic ?
– Oui. La cascade coule sous les toilettes du téléphérique. Où les touristes vont se soulager. Alors, forcément…
 – Forcément ?
– Oui, forcément. La cascade a une couleur bizarre. Repoussante. Sans parler de l’odeur. Planter ses engins là-dedans, beurk !
– Des engins ?
– Mais oui ! Faut tout vous expliquer. C’est ainsi qu’on appelle les piolets. Un dans chaque main. On les plante dans la glace. Vous n’écoutez pas, quand je vous explique l’alpinisme ?
 – Pine-isme ?
– Hein ?!
– Non, rien. Et cette passerelle, cet “entre-deux”, à quoi vous fait-elle penser ?
– Ben, à la jonction entre deux tunnels…
– Des tunnels sombres ?
– Il faisait nuit. Mais il y avait des éclairages.
– Et vous étiez bloqué ?
– Forcément, le téléphérique était fermé. Condamné.
– À quoi vous sentiez-vous condamné ?
– À mourir de froid…
– Pourtant, vous avez survécu ?
– Ça oui. Sinon, je serais pas là pour vous le raconter, cette bonne blague !
– Ce n’était donc pas un rêve ?
– Non, pas du tout. J’ai vraiment pissé par-dessus la passerelle…
– Bien !”

Ce n’était pas un rêve, en effet.

Suite épisode 8.

Le Fil à plomb - épisode 6

Le Fil à plomb - épisode 6 - La dernière benne

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L’ultime passage en glace collée sur des dalles rocheuses nous a permis d’entrer dans le couloir final, nettement moins difficile. Il est joliment incurvé sur la droite, formant une élégante courbe en forme de virgule inversée. La neige qui le tapisse est blanche, d’un blanc éclatant. La lumière du soleil affleure, tout là-haut, et n’est pas loin de nous éclairer, redonnant au granite sa belle couleur orangée.

Désormais encordés rapprochés, la lente montée se poursuit, à un rythme somme toute soutenu, car nous ne nous arrêtons plus depuis que les longueurs difficiles sont dépassées. À un moment, il me semble que Gilbert oblique à droite, sortant du couloir pour couper à travers sa rive gauche et rallier plus rapidement l’arête sommitale. Ce point reste un mystère, à des années de distance. Quand on observe une photo de la voie, il semble en effet exister une écharpe orientée sur la droite. Mais mes souvenirs sont confus…

Je ne pense plus à l’heure. Accrochée par un mousqueton au baudrier, ma vieille montre étanche est couverte de givre, illisible. Cela ne m’empêche pas d’avoir la conscience aiguë de vivre des moments exceptionnels : il faut réunir tant de conditions pour que de telles ascensions soient possibles ! Condition physique, conditions de la montagne, météo, disponibilité du guide et du monchu… Je ne pense plus au temps. Je dirais même que je ne pense plus à rien. C’est rare ! C’est la raison pour laquelle je ne garde pratiquement aucun souvenir de ce couloir terminal. Parfois, sur la droite, j’aperçois au loin une benne du téléphérique, grosse comme une petite mouche, qui sort du sommet de l’aiguille du Midi, accrochée à son câble. Dieu qu’elle semble lointaine !



La voie totalise, d’après les topos, 700 mètres depuis la rimaye. Les photos déforment toujours la perspective, donnant faussement l’impression que la partie supérieure est courte. 200 m jusqu’au premier petit mur. L’équivalent de cinq longueurs au total ensuite, soit à peu près 250 m. Il devait donc en rester 300 tout de même, l’équivalent de la face nord de la tour Ronde ! Les topos évoquent un “entonnoir final” de 150 mètres, ce qui doit représenter la partie moins difficile, à partir du virage sur la droite. Tout cela demeure imprécis dans ma mémoire.

En haut sur l'arête…

L’arrivée au sommet du rognon du Plan est magnifique ! D’un coup, en quelques mètres, nous voilà baignés d’une lueur douce, légèrement orangée, tandis que nous foulons une épaisse couche de neige, vierge de tout passage. Sensation toujours intense quoique familière : l’horizon s’est soudain élargi, le panorama est à nouveau présent, rassurant, tout autour de nous. Fini ce mur devant le nez, finis les regards interrogateurs vers le haut.
— Tu as l’heure ? Gilbert m’arrache à mes rêveries.
Froid, altitude et fatigue m’ont rendu quelque peu indolent. Je dégage le givre qui recouvre le verre de montre.
— Trois heures et demie.

Gilbert apprécie en silence. En dépit de ma lenteur d’esprit, je tente de calculer, de me remémorer cette autre ascension dans le secteur, au col du Plan, il y a de cela douze années. Je crois me souvenir que nous avions mis une heure 45 minutes pour rejoindre l’Aiguille. Un rapide calcul suffit : 15h30 plus 1h45, cela fait 17h15 à l’Aiguille. À quelle heure descendra la dernière benne ? Dans la pratique, elle varie légèrement selon les jours, l’affluence, la météo…
– Écoute, c’est pas mal, mon collègue Thierry était sorti de nuit ici. Mais va plus falloir traîner…

Gilbert informe Annick par radio de notre sortie de la voie, et lui demande de se renseigner sur l’heure exacte de cette ultime benne. Mais un problème de réception nous empêchera d’obtenir la réponse. Ce sera donc le suspense.

Désormais, le compte à rebours est commencé.
Le décor a changé : le soleil a remplacé l’ombre, nous évoluons sur une arête étroite et non plus dans une face, la neige profonde a remplacé la glace dure. J’ouvre la marche, car nous devons descendre en direction du col du Plan avant de pouvoir remonter à l’aiguille du Midi. La qualité de la neige impose de nombreuses précautions. Chaque pas doit respecter un enchaînement précis de mouvements : enfoncer le pied franchement, stabiliser la posture, glisser légèrement en contrôlant le mouvement puis le stopper, recommencer inlassablement. Un rythme à prendre. Mine de rien, il nous faudra une vingtaine de minutes pour parvenir au col. Lorsque nous entamons la montée, il est presque 16 heures ! Inversion brutale du système : ces heures qui passaient sans coup férir, les voici qui deviennent des minutes, ou presque. Ces moments que je voulais longs, afin qu’ils aient le temps de s’imprimer dans ma mémoire, voilà qu’ils deviennent interminables. La montée semble de plus en plus raide, de plus en plus fatigante, tandis que l’aiguille du chrono s’affole. Le temps s’est envolé.

L'aiguille du Midi, vue depuis l'arête atteinte via le “Fil à Plomb”. Au centre, le sommet principal et l'arête qui conduit aux galeries souterraines. La station de téléphérique est située à droite, après la passerelle avec le sommet nord.

Là-haut, des bennes quittent la station à intervalles réguliers, ramenant les touristes dans la vallée. Elle semble si proche, cette station… Gilbert tente de me faire accélérer le pas, de régler mon tempo sur un métronome plus vif, mais j’atteins vite le régime maximum, la limite que je ne parviens pas à dépasser. Aussi part-il en éclaireur. Pourra-t-il arrêter la benne ?

Durant la toute dernière montée, je me rends compte que la peur ne donne aucunement des ailes, contrairement à l’adage. La perspective d’une nuit dans les galeries de l’aiguille du Midi me terrifie. Par moments, elle me pousse à effectuer trois ou quatre pas plus rapides. Pas plus. Je suis de plomb, comme ce fil ! Des souvenirs déjà anciens surgissent de ma mémoire. Des sensations de froid inédites, les dents qui claquent sans cesse des heures durant, des heures interminables. Non, ce n’était pas en montagne, mais dans des lieux habituellement chauds : les garrigues nîmoises ! “Mais accélère, nom de nom !” tenté-je de m’exhorter in petto.

L’arête finale, sculptée en gradins par les passage des candidats à la descente à skis de la Vallée blanche, semble presque verticale, déformée par la fatigue. Je m’accroche des deux mains aux cordes disposées de part et d’autre et me tire vers le haut. Et pourtant, je la connais cette arête, pour l’avoir descendue et remontée des dizaines de fois. Saleté ! Lorsque le sol devient enfin horizontal, je regarde l’heure, avec appréhension : 17h30. Une benne se prépare-t-elle à descendre ? Je cours dans les galeries…

Plus un bruit, à part l’écho de mes pas. Personne. Les lieux semblent vides, désertés. Je retrouve Gilbert, la radio en main. Il répond à ma muette interrogation :
— C’est fini depuis 5 heures. On l’a loupée !

Suite épisode 7.

Ci-dessous : une vue de la webcam de l'aiguille du Midi. Au premier plan, l'arête finale. Au centre, sous le soleil, les Grandes Jorasses. À gauche et en bas, l'arête provenant du Fil à plomb forme un S.

24 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 5

Le Fil à plomb - épisode 5 - Au pied du mur

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Après avoir escaladé une quinzaine de mètres, sans hésiter, Gilbert s’arrête : il va poser une broche à glace pour l’assurage. Il s’agit ni plus ni moins de visser dans la glace dure un objet mesurant un peu moins de vingt centimètres. Pour cela, il faut libérer une main. Accroché à un seul de ses piolets, je vois Gilbert qui commence à visser l’engin. Soudain, les pointes avant de son crampon droit ripent sur la glace dure. Il n’a pas un geste parasite. Aucun sursaut, aucun mouvement du bras. Il stabilise son pied quelques centimètres en dessous et plante derechef l’avant de la semelle. Puis il reprend son travail d’équipement. Mon cœur bat à tout rompre. Je m’aperçois que mes mains se sont crispées sur le descendeur qui assure sa progression. En pure perte d’ailleurs, puisque aucun point intermédiaire n’a été posé ! Cette fois, la broche est vissée, solidement arrimée dans la glace.

Gilbert disparaît de ma vue, au-dessus de l’auvent rocheux. Autre entorse aux instruments de mesure, il nous a encordés avec une corde simple longue de 55 mètres — et non avec la double 45 mètres dont j’ai l’habitude. De quoi distendre l’espace. À mes côtés arrive la cordée qui nous suivait pendant l’approche. Les grimpeurs observent la longueur puis renoncent. Ils m’indiquent qu’ils vont tenter de rejoindre la goulotte Lagarde, en contre-bas à droite – je doute que cela soit aisé. Me voilà seul, les mains toujours crispées sur la corde passée dans le “huit” d’assurage. Dieu que la glace semble raide ! L’esprit n’a pas besoin de beaucoup de temps pour divaguer : l’imagination défie le temps, comme dans ces rêves instantanés déclenchés par la sonnerie d’un réveille-matin, et dont on jurerait qu’ils ont duré une heure. J’ai hâte d’y aller. En même temps, je ne pense qu’à reculer l’échéance. Et je sais que, plus tard, je trouverai que “tout a été trop vite”.

La longueur me demandera, si je me souviens bien, une vingtaine de minutes. Mais que signifient vingt minutes lorsqu’on est pendu à ses piolets, les avant-bras raidis, les mains engourdies par le contact de la glace sous les gants, de la neige dans les yeux qu’il est malaisé de dégager ? Un instant, j’ai cru qu’il me serait impossible de faire le premier pas d’escalade. Je suis, au sens propre, “au pied du mur”. Les piolets s’ancrent difficilement. Le corps est légèrement rejeté en arrière par l’inclinaison, ce qui rend les mouvements plus fatigants. Puis le miracle se reproduit. Mètre par mètre, je m’élève sur cette coulée de glace mince. Intense, phénoménale concentration : surtout ne pas accepter d’ancrage médiocre, c’est trop pénible ensuite ; la glace sonne creux, car le rocher n’est pas loin, juste en dessous. Mais qu’est-ce que nous faisons ici ? Ne pas s’arrêter, rester régulier. Quand on ne pense qu’à une seule chose – monter – on perd toute notion du temps.

Régulière, attentive, la corde suit mes moindres mouvements de progression vers le haut. J’en aurais presque les larmes aux yeux de reconnaissance – mais elle gèleraient ! J’approche de la broche posée tout à l’heure par Gilbert. Je tente de planter énergiquement le piolet main gauche. “Bing !” Le son est étonnamment cristallin. Et c’est soudain comme si un génie malfaisant avait saisi vigoureusement mon bras pour le tirer en arrière de toutes ses forces. Je comprends que le rocher affleure sous la glace : inutile de frapper comme un “bourrin”, je ne risque pas d’entamer le granite ! Je réitère une tentative plus prudente, explorant la surface de la glace pour tenter de deviner une épaisseur plus favorable. Enfin, ça tient. Je peux dévisser la broche et l’accrocher au baudrier. Peu à peu, le rythme est pris, les réflexes jouent, les ancrages sont plus francs, plus sûrs, tandis que les pointes avant des crampons consentent à s’enfoncer de quelques millimètres dans cette glace si dure. Je n’ôte en tout et pour tout que deux broches dans la longueur, saluant au passage la grande sûreté de Gilbert. Le fait est qu’on a la sensation d’évoluer sur un mur vertical : le corps est rejeté en arrière, chaque mouvement d’ancrage exige de véritables efforts, les piolets paraissent plus lourds en raison de la pesanteur qui accroît l’effort nécessaire à leur ancrage…

Enfin, j’arrive au relais, où Gilbert m’adresse un simple regard qui suffit à échanger nos impressions : “Jolie longueur, technique, soutenue” semble-t-il dire. C’en est fini de la longueur-clé. Interminable ? Instantanée ? Je n’en sais toujours rien. Il me réclame le matériel d’un geste : trois dégaines, deux broche à glace. En même temps, il m’incite à boire et manger brièvement. Avec attention, il veille à ce que je ne m’épuise pas. C’est là que je constate que le breuvage de la gourde croque sous les dents, des paillettes de glace s’étant formées subrepticement.

“On va faire une autre grande longueur” annonce mon guide. Et le voilà qui disparaît derrière un angle de rocher. À nouveau, la corde, en simple, coulisse dans le descendeur tandis que je la tiens solidement des deux mains, en prenant garde à laisser juste ce qu’il faut de mou pour que le leader ne soit pas gêné par le tirage. J’essaye de ne penser à rien, mais l’imagination ne peut s’empêcher de fantasmer sur la difficulté de la longueur. Le rythme de défilement de la corde me rassure : il est assez rapide, c’est bon signe ! Enfin, c’est mon tour. S’il s’agit toujours de glace, l’inclinaison est moindre que la longueur précédente. En revanche, elle semble très longue : les 55 mètres de cordes ont cette fois été employés en totalité et j’ai la sensation que le relais s’éloigne au fur et à mesure que je m’élève. La vue s’est dégagée. Au-dessus, le terrain devient une pente de neige dure, assez raide, mais ce n’est plus une “cascade de glace”. Assez haut, dans le tiers supérieur de la longueur, un ultime mur gelé – de la glace qui coule sur une dalle rocheuse – représente la dernière difficulté. Le soleil commence à éclairer de biais les rochers sommitaux du Rognon, à notre gauche.

Après le “mur”, plusieurs ressauts de glace se succèdent, gravis “à corde tendue”…

Cette fois, je démarre quand je suis à bout de corde, conformément aux instructions reçues. Gilbert a disparu au-dessus de la dalle gelée et progresse assez rapidement. Je me précipite dans le couloir et atteins rapidement le petit mur. Après les difficultés du dessous, elle s’apparente presque à une récréation… Sauf que je dois être doublement prudent : nous grimpons en effet de concert et non chacun à son tour. Nous avons retrouvé une vieille habitude qui nous est chère : grimper, comme on dit, à “corde tendue”. Les deux membres de la cordée progressent ensemble, en faisant en sorte de laisser toujours la corde en tension. Une légère glissade peut être enrayée, Gilbert étant à la fois aux aguets et… costaud. Mais ce n’est pas la peine de tenter le diable ! Aussi, lorsque j’ai quitté le relais, j’étais conscient que j’allais grimper bien plus que d’une longueur de corde. Il n’est pas impossible que les deux longueurs suivantes aient dépassé les 80 mètres. Ce parti suppose qu’une réelle confiance unisse les deux alpinistes. Il ne faudrait pas, en effet, que je fasse une chute brutale. Comme au couloir Couturier, à l’aiguille Verte, quatre ans auparavant, je m’applique à doser chacun de mes mouvements, à ne prendre aucun risque, à être sûr des ancrages de mes piolets et à choisir soigneusement l’emplacement de mes pieds.

Mes vieux crampons à quatorze pointes, antiques pour l’époque (ils datent de 1977) font toujours merveille. N’avaient-ils pas été capables de se ficher dans la glace bleue de toutes ces cascades, ces dernières semaines ? Le loueur de piolets “à cascades” m’avait un peu charrié, la veille : “Mais vous faites comment pour grimper avec des trucs pareils ? Quel monchu ! Attendez, je vais vous les affûter, c’est pas Dieu possible !”, avait-il proposé, magnanime. Et les pointes avaient crépité d’étincelles sous la meule électrique. Nous louions en effet des piolets “techniques”, hésitant à en acquérir deux paires (une pour Sabine et une pour moi). À cette époque, je me contentais de piolets à manches droits, alors même que la mode était aux engins à manches recourbés, afin d’éviter de se cogner le poing quand on les ancre. En réalité, je préférais les manches droits, car ils sont plus instinctifs à manier. Je finirai par acquérir ces “Blackbird” et les conserverai jusqu’à aujourd’hui, les utilisant en 2009 pour un voyage nostalgique au Gervasutti de la tour Ronde, où j’ai mesuré combien le temps passe !

Suite épisode 6.

22 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 4

Le Fil à plomb - épisode 4 - Départ

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Il n’y a un 29 février que tous les quatre ans, lors des années bissextiles. Raison de plus pour se sentir “hors du temps”. J’ai un peu l’impression de voler quelque chose, d’enfreindre des règles. Quoi, moi, simple monchu, je me prépare à tenter un itinéraire difficile, et de surcroît en plein hiver, une saison que je croyais réservée, dans mon imaginaire, aux Bonatti, Desmaison ou Mazeaud ? Quoi, alors que je suis en “congé sabbatique”, je choisis d’entamer le viatique destiné à le financer en engageant un guide pour une “grande course” ? Le destin, déjà prolixe en avertissements ces dernières semaines, va-t-il condamner ma vanité et me punir ? Ces fantasmes me traversent, et de façon cruelle. Ils s’accompagnent même, fait encore plus étrange, d’une sorte de fatalisme : ou bien je réussis, avec Gilbert, ce défi, ou bien je disparais à tout jamais, sur le Mont-Blanc au lieu du mont Saint-Odile, et cela signifiera que ma vie n’a de toute façon aucune issue, professionnellement parlant, au point que le destin aura choisi d’y mettre un terme…

Une fois habillé et prêt pour le départ, fort heureusement, toutes ces pensées sont dissoutes. L’action tend à gommer les fantasmes, et c’est une chance ! Mieux vaut se concentrer. Dès 7h30, Gilbert et moi sommes à la gare du téléphérique. Je prends les billets. Deux allers-retours dont “un guide”, comme c’est l’usage (les guides bénéficient d’un tarif réduit). Pendant que je tape le code de ma carte bancaire, Gilbert est allé voir je ne sais qui. Quand il revient, il m’apprend qu’il a essayé de négocier une montée anticipée dans la benne dite “des ouvriers”, qui part avant la première benne commerciale pour que les employés puissent s’installer à leurs postes dans les stations supérieures. Peine perdue, il n’a pas eu gain de cause. Sur le moment, je n’ai pas compris que les malheureuses vingt minutes que l’on aurait pu ainsi gagner auraient changé le cours de cette ascension…

Lorsque nous commençons la marche d’approche, à la sortie de la station du Plan de l’Aiguille, il est très exactement 8h20. J’ai accroché à mon baudrier d’encordement une vieille montre étanche, plus facile à consulter qu’une montre-bracelet. Ne possédant pas d’équipement d’alpinisme hivernal, je suis vêtu d’une combinaison de ski de couleur orange vif, qui sera certainement aisée à repérer quand nous serons engagés dans la face. Pour ne pas avoir froid, j’ai enfilé un collant en supplément, un tee-shirt, recouvert d’un sweat-shirt, puis d’un épais pull en laine. Malgré toutes ces couches superposées, je n’ai pas trop chaud en montant à une allure respectable en direction de la rimaye. C’est dire s’il fait froid ! Quand je sortirai la gourde de mon sac, pendant l’ascension, je constaterai que malgré le mélange énergisant sucré que j’ai ajouté, et malgré la protection relative du sac, des paillettes de glace, genre sorbet mal préparé, se sont mélangées au liquide. D’après Gilbert, la température dans ce versant totalement à l’abri du soleil devait être ce jour-là de -15° en dessous de zéro.

Gilbert “châle” à toute allure dans l’approche. Privilégié, je n’ai qu’à placer mes semelles dans ses traces. Nous dépassons le secteur du Peigne, si familier en été, figé dans le gel hivernal, comme “fermé pour cause de froid”. Tout semble immobile, sauf la cordée qui nous précède, que nous finissons par dépasser. Plus tard, en observant la face depuis la vallée, je me rendrai compte que l’attaque du “fil à plomb” se situe assez haut dans la face. D’où l’importance d’aller le plus vite possible au pied, afin de gravir l’itinéraire dans cette courte journée d’hiver. Distorsion de l’espace-temps ? Nous mettrons deux heures de la station de téléphérique jusqu’à la rimaye. 10h20. Tandis que nous nous équipons pour les difficultés, je fais la soustraction dans ma tête : il ne nous reste qu’un peu plus de six heures… Dieu que ces cent-vingt minutes sont passées à toute allure ! Concentré, j’ai à peine eu le temps de m’en rendre compte. Et, d’ailleurs, la concentration va être encore plus indispensable dans les heures qui suivent. Désormais, nous ne marcherons plus sur deux pattes, mais sur quatre. Finis les bipèdes : nous voici devenus des quadrupèdes. Au-dessus de la rimaye, qui marque la frontière entre le glacier et la paroi, l’inclinaison exige de progresser en plantant non seulement ses pieds, mais aussi les piolets que nous tenons dans chaque main. Alors, forcément, la progression se ralentit !

Et c’est parti pour de nombreuses heures et plusieurs centaines de mètres. Alors que la goulotte du couloir Lagarde commence à peine à se deviner au fond du couloir encaissé situé à gauche de l’éperon rocheux, nous prenons la tangente. Un couloir secondaire s’ouvre à notre gauche. Gilbert file à corde tendue. Une ressaut mixte se présente. Il le franchit à toute allure. Bientôt, je suis au pied du passage. La couche de neige facilite le franchissement du passage puis… ça se complique. Il faut traverser une dalle de rocher avare en prises, latéralement, sans point d’assurage particulier. Je jette un regard au-dessus : Gibert est déjà loin, en bout de corde. Me lancer sur les pointes avant des crampons dans cette traversée est loin de me réjouir. La tension de la corde m’invite à ne pas tergiverser. C’est parti ! Il ne faudrait pas qu’une pointe ne ripe… Quelques pas, une petite décharge d’adrénaline et je retrouve la neige, beaucoup plus sécurisante. Ça commence en fanfare !


La longueur-clé est pile au-dessus de nous, à moitié cachée par un auvent de rocher noirâtre. Brr ! Vue du dessous, elle paraît verticale. Le passage a donné son nom à la voie, même si un vrai fil à plomb, tendu depuis le relais supérieur, toucherait la glace : l’inclinaison donnée par les topos est de 85 degrés, soit un peu moins que la verticale. La cascade de glace s’est formée en coulant sur une dalle de granite brun foncé.

Suite épisode 5.