samedi 9 juin 2018

Les subtilités de la traduction - 1984 (Orwell)

Dans Le Monde des Livres de la semaine dernière, une nouvelle traduction du célèbre roman de George Orwell, 1984, est chroniquée.
Un intéressant comparatif entre les deux traductions – celle de 1950 et celle de 2018 – nous est présenté. Il donne la mesure des subtilités et des difficultés d'une traduction littéraire.
Voici le texte original. L'occasion d'exercer votre plume de traductrice ou traducteur !


Les solutions suivront (vous devez pouvoir les trouver sur le site du Monde, mais nous vous conseillons de rédiger votre propre traduction au préalable).

J'ai tenté ma chance en direct ; erreurs probables !
Il saisit sur l'étagère une bouteille à l'étiquette blanche portant la simple inscription “Gin de la Victoire”, qui renfermait un liquide sans couleur précise. Il s'en dégageait une odeur poisseuse et huileuse rappelant l'alcool de riz chinois. Winston s'en versa l'équivalent d'une tasse à thé, se prépara au choc et l'avala cul-sec, comme un médicament.
Son visage s'empourpra derechef ; des larmes jaillirent de ses yeux. Ce truc ressemblait à de l'acide nitrique ; en l'ingurgitant, on avait l'impression de recevoir un coup de matraque sur la nuque.

À suivre !

mardi 22 mai 2018

Lectures récentes

Quelques notes de lectures récentes.

 

Mishenka, de Daniel Tammet (J'ai lu, 2016) *

Un championnat d'échecs en URSS au début des années 1960. Malgré tous les efforts de l'auteur pour nous mettre dans l'ambiance et nous sensibiliser aux enjeux des parties d'échecs disputées sur plusieurs semaines, la lecture de ce roman reste un brin fastidieuse. Dans ce registre, j'avais préféré le film “La Diagonale du fou”…

 

La Forteresse impossible, de Jason Rekulak (Actes Sud, 2017) ***

Dans une petite ville du New Jersey, trois jeunes adolescents, geeks des années 1980, rêvent et tentent leur chance auprès des filles. Un humour rafraîchissant, un scénario très bien construit, et même des lignes de code en BASIC au début de chaque chapitre, qui m'ont rappelé mes débuts sur Apple II…

 

Thriller, de Iegor Gran (POL, 2009) ***

La suite de ma “cure Iegor Gran”. Ce romancier sait varier les tons et les styles, preuve de son aisance et même de sa virtuosité. Dans cette fausse histoire de crimes et délits, le récit est relaté alternativement par chaque protagoniste, une construction réussie car variant les ambiances et attitudes. Un jeu de massacre cruel qui, bien que se déroulant aux États-Unis, est très français dans son esprit. Cette critique de la société contemporaine est d'une sévérité implacable…

 

Date limite, de Duane Swierczynski (Rivages / Noir, 2014) ***

En tant qu'amateur de paradoxes temporels, j'ai été servi. Mickey Wade découvre des pilules qui le font retourner dans le passé, le jour de sa naissance. Il va tenter de modifier son histoire, au prix d'aléas et de péripéties extrêmement bien imaginées. Un mécanisme implacable et subtilement construit. Je regrette juste cette tendance très américaine au “noir-sordide” excessif, parfois superflue et un brin lassante.

 

Ipso facto, de Iegor Gran (POL, Folio, 1998) **

ONG ! et, plus encore, L'Écologie en bas de chez moi, figurent parmi mes chocs de lecture récents. Je voulais voir ce que donnait ce premier roman de Iegor Gran (1998). Une verve indéniable, un ton satyrique très acéré pour un mélange d'absurde et de fantasmes crus aussi désopilants qu'éprouvants. Une lecture qui laisse quelque peu décontenancé ; l'auteur sait nous manipuler. Une révélation !

 

Le lieu essentiel, de Philippe Claudel (Arthaud, 2018) **

Très beaux textes sur la montagne et l'alpinisme, sous forme d'entretiens avec Fabrice Lardreau, pour un objet-livre sobre et agréable à lire. La vision de l'auteur est sensible et personnelle, on partage avec grand plaisir ces notes et brefs récits d'expériences en montagne.

 

Comment la France a tué ses villes, de Olivier Razemon (Rue de l'Échiquier, 2016-2017) ***

Ce qui aurait pu être une étude géographique et sociologique austère se révèle une excursion vivante et attrayante dans ces petites villes françaises qui se meurent commercialement – et humainement en conséquence. On prend la mesure des enjeux urbains, de la difficulté de renverser la tendance, alors que tant de rues attendent de revivre pour notre plus grand épanouissement. La problématique est complexe ! Par quoi commencer ? On constate combien la tâche est ardue, non sans une certaine tristesse. Pour ma part, je reste réservé quant à l'efficacité du transport à vélo, certes sympathique, mais qui paraît dérisoire face à l'ampleur des problèmes de déplacements.

 

Millésime 54, de Antoine Laurain (Flammarion,2018 ) **

Antoine Laurain a été ma découverte de 2017, avec Fume et tue largement en tête de liste. Cette nouveauté de début 2018 m'a déçu par son manque de surprise. Ce voyage dans le temps de  personnages certes attachants reste convenu, comparé aux autres romans de l'auteur.

 

Pour services rendus, de Iain Levison (Liana Levi, 2018) ***

Un autre de ces auteurs dont j'apprécie souvent les romans, que ce soit Un petit boulot, Ils savent tout de vous, et surtout l'excellent Arrêtez-moi là ! (dont un film réussi, transposé en France, a été tiré).
Ce qui est marquant, dans Pour services rendus, ce sont ces allers-retours entre le passé – la guerre du Vietnam – et le présent – un sénateur qui utilise son état de vétéran dans sa campagne électorale et va mentir effrontément pour se valoriser. Les scènes au Vietnam sont abordées sous un angle inédit, n'ayant pas besoin d'en faire des tonnes pour qu'on en ressente l'horreur et l'absurdité.

 

Dernières nouvelles du futur, de Patrick Franceschi (Grasset, 2018) **

L'auteur aurait pu écrire un essai – on songe à L'Homme nu de Marc Dugain et Christophe Labbé. Il a préféré nous livrer une série de nouvelles pour illustrer les risques terribles que la société numérique fait peser sur nos libertés. C'est convaincant, parfois effrayant, avec des touches d'humour noir bienvenues. Les textes sont reliés entre eux, et doivent se lire dans l'ordre, ce qui en fait une lecture moins hachée que de coutume dans ce genre littéraire.

 

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti (Stock, 2017) ****

À l'occasion de vacances d'été, deux enfants deviennent amis : un montagnard et un citadin. Le roman nous raconte sobrement trente années d'amitié, de ruptures et de retrouvailles, observe comment les deux hommes s'influencent mutuellement. La sobriété du style, l'originalité des faits relatés, la puissance et la cruauté de la montagne impressionnent. Que d'émotions contenues et pourtant si fortes ! Le ressenti particulier de l'auteur donne une fresque parfois amère et désespérée, que seule les qualités humaines parviennent à adoucir par instants.
(Merci à Laurent, libraire à Barcelonnette pour me l'avoir fait découvrir).

 

Les gens comme Monsieur Faux, de Philippe Setbon (Éditions du Caïman, 2017) **

Avec le sens du scénario hérité de sa longue carrière de réalisateur et scénariste, Philippe Setbon joue avec les codes du roman de serial killer pour nous offrir un roman ironique et bien construit. Une lecture rapide et aisée : les pages se tournent à toute allure, les surprises pleuvent, les personnages se font tous tromper tour à tour, tout autant que le lecteur !

 

Faux départ, de Marion Messina (Le Dilettante, 2017) **

Une chronique extrêmement crue et dure des débuts dans la vie d'une jeune femme. L'humour n'en est pas absent, mais il est noir… On note des références à Houellebecq, en particulier avec tous ces mots composés en italiques pour mieux mettre en évidence leur inanité. Une lecture éprouvante, un témoignage majeur sur l'entrée dans la vie active de la jeune génération…

samedi 19 mai 2018

À propos d'écriture inclusive


La philosophe Barbara Cassin a été élue à l'Académie française le 4 mai 2018. Dans une interview au Monde (édition datée des 13-14 mai), elle résume fort bien notre opinion sur l'écriture inclusive (zoomez sur l'image pour lire le texte).
« Écrire ainsi tout du long [d'un texte] et prétendre y contraindre, c'est un gâchis illisible, inesthétique, donc impardonnable. »
Tout y est : prétendre y contraindre. Quelle est cette nouvelle mode soudaine de l'autoritarisme ? Illisible : or, quand on publie des textes, que doit-on faire avant tout autre chose, si ce n'est les rendre lisibles ?

Plus loin dans sa réponse, Barbara Cassin se montre favorable à un accord des adjectifs sur le dernier substantif, une idée qui ne nous choque pas. Après tout, pourquoi pas ? C'est une règle comme une autre, qui a sa logique et ne compromet pas la compréhension…
Quoique… Dans certains cas, il faudrait alors adapter sa rédaction. Amusante coïncidence, dans la même édition du Monde, l'éditorial comporte une phrase montrant l'écueil :
« Il est vrai que ce producteur américain, accusé de harcèlement et d'agressions sexuels… »
L'adjectif “sexuels” est au masculin. Ce qui signifie que ce sont à la fois le harcèlement et les agressions qui sont “sexuels”. En écrivant “accusé de harcèlement et d'agressions sexuelles”, on aurait signifié qu'il s'agissait de harcèlement en général (moral, notamment), et d'agressions à caractère sexuel. Dans ce texte, la nuance est sans grande importance. Il en serait autrement dans un texte à valeur juridique, le droit pénal définissant avec précision des crimes et délits : harcèlement sexuel, pourrait, par exemple, être qualifié plus sévèrement que le harcèlement moral.
L'extrait figure ci-dessous.