vendredi 27 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 9

Le Fil à plomb - épisode 9 - La boucle est bouclée

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

La boucle est bouclée. Un peu avant 8 heures du matin, nous sommes prêts à emprunter la benne. Jacques est déjà dans la salle des machines. Les immenses poulies tournent tandis que les câbles sont dégelés, les cabines circulant à vide. Ça crépite dans la station supérieure quand les glaçons accrochés aux câbles sont broyés par les énormes bobines qui les entraînent.

Cliché pris durant l'ascension du Fil à plomb. L'aiguille du Midi, assez loin à notre droite, avec une benne du téléphérique en train de parcourir le fil… pardon, les câbles !

Ce n’est pas la première fois que j’emprunte ainsi la benne du matin au sommet de l’Aiguille. Au retour du mont Blanc, en 1979, nous avions passé la nuit au refuge des Cosmiques, étant arrivés trop tard au col du Midi pour envisager d’attraper la dernière benne. Déjà ! Il faut dire que nous avions emprunté le chemin des écoliers, atteignant le mont Blanc au départ du refuge de Tête Rousse, en gravissant au préalable la face nord de l’aiguille de Bionnassay. Depuis le toit de l’Europe, nous avions ensuite traversé par l’itinéraire dit des “Trois Monts”, Maudit puis Tacul, pour atteindre le refuge en fin d’après-midi. Le lendemain matin, par une météo peu favorable, sous un vent violent, nous avions remonté l’arête, parfois bousculés par les rafales. Même les piolets trouvaient le moyen de se placer à l’horizontale quand on les ôtait de la neige pour les replanter un peu plus haut. Du coup, la benne fonctionnait au ralenti. Il nous avait fallu plus de vingt minutes pour regagner le Plan, le double du temps habituel. Le cabinier, hilare, tentait de me faire peur en racontant d’horribles anecdotes de câbles affolés par le vent, venus se coincer dans la fourche de la benne. Les téléphériques ne m’ont jamais provoqué la moindre inquiétude. Ce ne fut pas plus le cas ce jour-là. Revenir du mont Blanc avait probablement balayé toute angoisse.

Ce 1er mars 1992 au matin, la météo est clémente. La descente n’est donc qu’une formalité. Comme d’habitude, Gilbert observe les itinéraires, surtout du côté droit en descendant. Des traces sont visibles sur l’éperon Frendo. “Des Anglais”, commente le cabinier, “ils ont bivouaqué au pied de l’arête avant-hier soir. Ils ont dû sortir tard hier, au milieu de la nuit je crois.” Peut-être y avait-il deux autres alpinistes quelque part dans les galeries de l’Aiguille en même temps que nous. Ils n’auront pas eu la chance de connaître Jacques, et auront dû bivouaquer une seconde fois au sommet. Au moins étaient-ils munis de tout le matériel nécessaire, ce qui explique aussi les deux jours pleins pour remonter l’éperon. Quand on transporte une vingtaine de kilos sur son dos, on n’a pas la même agilité pour grimper !

Aussi étrange que cela paraisse, nous avions des engagements à respecter. Le programme était formel : il avait été prévu une descente à skis de Vallée Blanche avec ma famille pour ce 1er mars. Gilbert était donc mobilisé, hors de question pour lui de décliner son engagement. Avec le temps, tandis que je relis et complète ces lignes, je songe que j’aurais pu rester tranquille dans la vallée, à me remettre de mes émotions et efforts de la veille. Eh bien non, autres temps, autres mœurs : une fois de retour au bercail, un bain chaud me remet les idées en place. Un copieux petit-déjeuner rattrape le dîner frugal de la veille au soir. J’ai à peine le temps de raconter notre aventure à ma compagne Sabine que la voiture nous descend au Lac, chez Gilbert. Frais et dispos, il monte dans le véhicule et c’est parti. Direction l’Italie, ma mère ayant préféré un départ plus tranquille que l’arête de l’Aiguille.

À midi, nous sommes en haut non pas de l’aiguille du Midi, mais de la pointe Helbronner, de l’autre côté de la chaîne du Mont-Blanc. La descente va nous permettre de rejoindre Chamonix, via le refuge du Requin. Nous arriverons à bon port avant la nuit, cette fois ! Tout était allé tellement vite : la descente à skis avait comme repassé une couche de peinture sur l’ascension de la veille. Tout à fait comme si cette journée du 29 février, exception d’une année bissextile, n’avait pas existé, qu’elle n’avait représenté qu’une anomalie, presque un rêve.

Aujourd’hui encore, je la considère comme une journée “hors normes”, hors du temps, un souvenir ténu comme ce “fil” de glace coulant sur la dalle de granite. Mais, de fil en aiguille, les souvenirs en ont appelé d’autres, formant peu à peu le “fil conducteur” du récit de cette journée si particulière…

jeudi 26 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 8

Le Fil à plomb - épisode 8 - Bloqués au sommet

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Il est à peu près 18 heures. La radio fonctionne de nouveau. Cela permet à Gilbert de prévenir Annick, qui fera passer le message. Nous sommes sains et saufs, à l’aiguille du Midi, ce qui ne nous avance guère pour les heures qui viennent et s’annoncent glaciales.
– Fais des moulinets avec les bras, ça réchauffe, me conseille Gilbert en me faisant une démonstration.
Je m'exécute et, c’est vrai, un peu de chaleur irrigue mes bras.

Que va-t-on faire ? Un guide évite de partager ses réflexions avec son monchu : inutile de l’affoler. Je comprendrai plus tard en quoi elles avaient consisté. Quelles solutions pour se tirer de ce pétrin ? Impossible de rester là à faire des moulinets de bras pendant 14 heures, en attendant la première benne de 8 heures du matin. Alors ?

Il y avait bien une solution, guère commode cependant : trouver un abri chauffé. Le plus proche n’était autre que le refuge du Requin. Proche ? Disons plutôt “le moins éloigné”. Situé à 2 500 mètres d’altitude, soit plus de mille deux cents mètres plus bas, il ne serait atteint qu’en parcourant à pied la moitié de la descente de la Vallée Blanche. On ne compte pas en kilomètres, en montagne. Mais pour donner un idée de la distance, 7 à 8 kilomètres doivent être vraisemblables. Comment trouver l’itinéraire ? Nous ne disposons d’aucun moyen pour nous éclairer, n’ayant pas emporté de lampes frontales. Une vague lune, si je me souviens bien, jette une lueur des plus avares sur la neige. Il faudrait avancer au jugé, en se repérant sur les traces de ski.…

Ce 29 février au soir, Gilbert n’évoque pas devant moi cette hypothèse.
– Attends-moi là, je reviens.
Quelques minutes plus tard, il est de retour :
– C’est arrangé ! Tu vas voir. Sauvés !

J’apprends alors que nous n’étions pas seuls au sommet de l’aiguille du Midi. Certaines nuits, un gardien loge sur place. Cela permet sans doute d’accélérer la procédure d’ouverture des installations le matin, évitant une benne spéciale convoyant les techniciens. Or, ce 29 février au soir, le gardien est présent. Et il se trouve que Gilbert le connaît personnellement. Jacques (le prénom a été changé) lui remet les clefs d’un autre local, destiné à l’hébergement des secouristes de montagne, ai-je cru comprendre. Je regrette que ledit Jacques ne soit pas présent, que je puisse le remercier avec toute la chaleur dont je serais capable. Nous le ferons quelques jours plus tard, après que j’aie demandé à Gilbert s’il y avait un moyen de le remercier discrètement. Un cadeau lui sera opportunément offert.

Le local se situe du côté du sommet nord, et donne sur la passerelle reliant les deux pitons rocheux principaux de l’Aiguille. Le projecteur qui éclaire l’endroit se situe juste au-dessus des fenêtres. Un unique convecteur électrique, vétuste mais en ordre de marche, entretiendra une température de l’ordre de 5 à 7°C. Des couchettes sommaires sont alignées, et des couvertures sont à notre disposition. Nous ne ferons pas les difficiles. Habillés suffisamment chaud, avec deux ou trois couvertures, nous avons de quoi passer une nuit relativement confortable, aux antipodes des cauchemars glacials qui commençaient à m’envahir l’esprit. Côté nourriture, il ne nous reste que deux ou trois barres chocolatées et quelques pâtes de fruit. Peu importe ! Arrosées des dernières gouttes du contenu des gourdes, elles feront office de dîner. Bien fatigués, nous allons somnoler jusqu’au lendemain. Auparavant, nous sortons l’un après l’autre satisfaire des besoins naturels sur la passerelle. C’est ainsi que j’accomplis l’exploit évoqué au chapitre précédent

Suite épisode 9.

mercredi 25 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 7

Le Fil à plomb - épisode 7 - Pisser depuis la passerelle !

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Allons-nous claquer des dents pendant quatorze longues heures, en attendant la benne du lendemain, 8 heures ? Les fantasmes vont bon train : Dieu que le temps serait étiré, les heures interminables ! Dix minutes que je suis immobile et je me sens déjà gelé : l’immobilité refroidit à toute allure le corps jusque-là réchauffé par l’effort de la marche. Le compte à rebours est achevé : la fusée-téléphérique a fait long feu. Je prends pied sur la passerelle qui relie les deux sommets de l’Aiguille. Magnifique panorama. La perspective d’une nuit glaciale en ces lieux dépose comme un voile diabolique sur le décor.

Gilbert est arrivé là-haut à 17h20 très exactement. Vingt minutes après le départ de la dernière benne. Vingt minutes ? Voici que se retrouvent les vingt minutes que nous devions gagner en empruntant la benne des employés. Arithmétiques et implacables, elles manquent cruellement à l’appel. Certes, nous aurons mis pile neuf heures pour notre ascension, ce qui est loin d’être un mauvais horaire. Mais il aurait fallu faire mieux. C’est trop bête ! Dans une heure tout au plus, il fera nuit. Nous voilà bel et bien prisonniers de la haute montagne, sans matériel de bivouac ni autre abri que les glaciales galeries creusées dans le granite des deux sommets de l’Aiguille. Or, la température va descendre jusqu’à moins 15 ou moins 20 degrés en dessous de zéro. Il est bien entendu hors de question de rester sur place.

Alors, que faire ?

Le processus est connu : tandis que la vessie se vide, un bruit caractéristique se fait entendre, abondamment exploité par les gagmen du cinéma. On se souvient de cette scène du film Les Bronzés font du ski, dans laquelle Gérard Jugnot urine consciencieusement sur la porte d’une voiture afin de dégeler la serrure bloquée par le gel, avant de s’apercevoir que ce n’est pas la sienne. Les bruiteurs s’en étaient donné à cœur joie, inventant des sons proches d’un roulement de tambour !

Je m’apprête à répéter la scène, dans un tout autre environnement. Je me trouve en effet sur la passerelle métallique reliant les deux galeries de l’aiguille du Midi. Cet endroit regorge habituellement de touristes. Mais là, je suis absolument seul, ce qui pourrait s’expliquer par la nuit, tombée depuis quelques heures. Un projecteur halogène jette une lueur crue, irréelle, sur l’endroit. Le froid est vif, presque polaire. Aucun touriste ne risquant de me déranger, je ne fais pas de façons. M’approchant du côté ouest, je soulage rapidement l’envie pressante. Curieusement, pendant de longues secondes, je n’entends rien. Alors que j’en ai presque terminé, un léger bruit, quelques “tic, tic !”, se fait entendre des profondeurs du précipice (il doit représenter une cinquantaine de mètres). L’urine vient seulement d’atteindre la glace du couloir en dessous ! Si je m’appelais Livanos, et si j’avais son talent d’humoriste, je me serais lancé dans des considérations sur la température ambiante – polaire, ai-je dit – si basse que l’urine aurait trouvé le temps de geler durant son long trajet dans le vide, expliquant que le bruit, aussi ténu soit-il, me soit parvenu : des paillettes de pisse, façon sorbet, auraient heurté le rocher et la glace en rebondissant telle une poignée d’aiguilles à coudre que l’on aurait jetées par mégarde par-dessus la rambarde…

La passerelle entre les deux sommets de l'aiguille du Midi, en été

Parodie de séance psychanalytique

“Donc, vous avez rêvé que vous uriniez dans un couloir sombre et profond
– Oui, après le Fil à plomb…
– Quelque chose de gelé, donc : dur, et… vertical ?
– Qu’entendez-vous par là ?
– C’est à vous de me le dire !
– Je viens de me tuer à vous expliquer une ascension en montagne.
– Tuer ?
– Oui, enfin, c’est une façon de parler !
– Et votre, hum, semence, gelait, en paillettes ?
– Oui. À cause du froid vif.
– Et que devenaient ces paillettes ?
– Elles disparaissaient dans le néant, tout au fond du couloir.
– Comme votre descendance ?
– À moins d’un rappel, sur une corde double…
– Vous vous rappelez de quoi, au juste ?
– De pas grand-chose. Il était trop tard.
– …
– D’ailleurs, il y a une autre cascade, qui gèle sous le sommet nord. Des alpinistes s’y sont fait photographier. Seulement, il y a un hic.
– Hic ?
– Oui. La cascade coule sous les toilettes du téléphérique. Où les touristes vont se soulager. Alors, forcément…
 – Forcément ?
– Oui, forcément. La cascade a une couleur bizarre. Repoussante. Sans parler de l’odeur. Planter ses engins là-dedans, beurk !
– Des engins ?
– Mais oui ! Faut tout vous expliquer. C’est ainsi qu’on appelle les piolets. Un dans chaque main. On les plante dans la glace. Vous n’écoutez pas, quand je vous explique l’alpinisme ?
 – Pine-isme ?
– Hein ?!
– Non, rien. Et cette passerelle, cet “entre-deux”, à quoi vous fait-elle penser ?
– Ben, à la jonction entre deux tunnels…
– Des tunnels sombres ?
– Il faisait nuit. Mais il y avait des éclairages.
– Et vous étiez bloqué ?
– Forcément, le téléphérique était fermé. Condamné.
– À quoi vous sentiez-vous condamné ?
– À mourir de froid…
– Pourtant, vous avez survécu ?
– Ça oui. Sinon, je serais pas là pour vous le raconter, cette bonne blague !
– Ce n’était donc pas un rêve ?
– Non, pas du tout. J’ai vraiment pissé par-dessus la passerelle…
– Bien !”

Ce n’était pas un rêve, en effet.

Suite épisode 8.