samedi 15 septembre 2018

Lectures d'été

Quelques notes de lectures d'été.

 

Un personnage de roman, de Philippe Besson (10/18 n°5358, 2017) †† & Tuer Jupiter, de François Médéline (La Manufacture de Livres, 2018) **


Sans aucun préjugé, je m'étais fié au titre du livre de Philippe Besson, espérant découvrir une chronique plus “littéraire” de l'accession au pouvoir de notre président de la République. Aïe ! Raté ! Ce carnet de campagne bâclé, hagiographique en diable, ne m'a rien appris – ou si peu – et convaincu du contraire : non, Emmanuel M. (comme le désigne Philippe B.) n'a vraiment rien d'un personnage de roman.

Sauf… sauf dans Tuer Jupiter, de François M., publié en juin 2018. Le personnage de roman, paradoxalement, meurt dans les premières pages : Médéline imagine en effet qu'Emmanuel Macron est assassiné, et expose l'affaire à l'envers, en commençant par la fin pour remonter le temps, jusqu'à la solution de l'énigme, qui a tué et pourquoi. L'intrigue n'a que peu d'intérêt. C'est le style qui frappe, choque et indigne. L'auteur réussit à rédiger “à la façon des réseaux sociaux et des grands médias”, avec une fureur gourmande (parfois maniérée) qui fait mouche. Un exemple avec le “placement de marques” (et c'est le plus soft) :
« La veuve portait un tailleur noir, des collants noirs, des chaussures noires, elle avait le pas sûr. Anne-Claire Coudray fit remarquer sur TF1 que le lunetier parisien François Pinton, qui avait créé en son temps les mythiques lunettes de Jacky Kennedy, avait spécialement conçu la paire de Brigitte Macron et ce subtil verre fumé à travers lequel on percevait la tristesse de son regard. »
Nous vous laissons faire vos pronostics sur les candidatures à l'élection présidentielle organisée pour janvier 2019 dans le roman, durant l'intérim de Gérard Larcher, et écrire – pourquoi pas ? – la suite de cette histoire qui laisse un goût amer dans la bouche écœurée du lecteur. Comme dirait je ne sais plus qui : “On en est là ? On en est là !”

 

Dalva, de Jim Harrison (10/18 n°2168, 1988) ***


Il n'était que temps de découvrir enfin ce grand écrivain américain (1937-2016). 500 pages de l'histoire de Dalva, 45 ans lorsqu'elle entreprend de la relater à la première personne, avant de céder la plume à son petit ami et fantasque professeur d'université Michaël, pour ensuite revenir au premier plan dans le dernier tiers.

Le romancier nous entraîne dans les circonvolutions d'un passé complexe, remontant jusqu'au XIXe siècle, aux origines indiennes de Dalva. Virtuosité indéniable dans cette façon de mêler sans cesse le présent (1986) et des réminiscences personnelles et historiques – le journal de l'ancêtre de Dalva que Michaël étudie. On ne se perd pas, on s'imprègne au contraire progressivement des émotions des personnages, tout en suivant la résolution lente et douloureuse du drame familial personnel subi par Dalva à l'âge de 18 ans à peine.

Mon regard sur l'Amérique des pionniers en aura été bouleversée, jetant un éclairage nouveau, et noir, sur leurs mœurs et leur esprit conquérant – voire destructeur.
Un style, une construction très audacieux et personnels. Jim Harrison confirme sa réputation !

 

Une façon de chanter, de Jean Rouaud (Folio n°5653, 2012) ****


La lecture de Très cher Manu, dans Le Monde du 26 juin, signée “Jeannot” – pour Jean Rouaud – m'avait tellement plu que j'ai songé qu'il était plus que temps de découvrir celui qui avait remporté le Prix Goncourt en 1990 (à 38 ans et pour son premier roman, eh ben !). Mon choix s'est porté sur Une façon de chanter, à cause de la couverture, un adolescent chevelu et ébouriffé penché sur sa guitare qui m'a rappelé le Jean-Luc des années 1975…


Le fait est que j'ai retrouvé dans ce texte nombre d'émotions personnelles, que Rouaud met en scène avec talent. Il parvient à traiter des éléments autobiographiques, une démarche ô combien risquée, sans tomber dans les pièges du genre. Bravo !
« Car le ténébreux jeune homme compose. Il ne connaissait pas trois accords que déjà il écrivait sa première chanson. […] Et pour les accords vraisemblablement la mineur et mi mineur, avec peut-être un ré mineur, les plus faciles à passer pour un débutant. […] Car le corps du jeune homme, serrant contre lui sa guitare, se penche au-dessus d'un puits de désespérance. »
Tout comme dans sa diatribe du Monde, pour laquelle Rouaud a trouvé les mots décrivant ma colère sporadique contre “Manu”, il décrit avec justesse ce que j'ai pu ressentir à quelque 18 ans. Contrairement à l'auteur, qui a tout oublié de ses compositions, j'ai pris le risque de les “réhabiliter” il y a une quinzaine d'années. Ma première composition, à base de la, mi et ré mineurs, est en ligne sur les plate-formes musicales, signée d'un pseudo, Yam Carnet, sous le titre I Can't Tell You. Si le cœur vous en dit, c'est par exemple écoutable sur Deezer, ou des extraits ci-dessous :



On m'excusera de parler ainsi de “moi”… L'occasion était trop tentante. Nul doute que vous trouverez dans ce très beau livre d'autres émotions que l'auteur a partagé avec vous à votre insu.

 

La Conspiration Kolarich, de David Ellis (Pocket n° 16742, 2012) **


C'est en musardant dans une station-service d'autoroute que je suis tombé sur ce suspense, dans le bac des soldes. Bingo ! Ce David Ellis nous propose un de ces suspenses “judiciaires” à l'américaine, dans un style extrêmement proche des Connelly mettant en scène l'avocat Michaël Haller. Il s'appelle ici Jason Kolarich et, contrairement au titre français, stupide, ne conspire aucunement. Il cherche juste à défendre un homme accusé d'un assassinat, The Wrong Man, comme l'indique plus justement le titre en VO. Rebondissements, personnages bien campés, dramaturgie judiciaire et final bien sûr inattendu, les ingrédients sont là, et le mélange prend.

 

L'Informateur, de John Grisham (Livre de Poche n° 34926, 2018) *


Grisham, autre spécialiste des suspenses judiciaires – il a été avocat, tout comme David Ellis – est ici en petite forme. Son Informateur se lit agréablement, sans plus. Comparé à ces précédents opus, il fait pâle figure. Tout juste prend-on connaissance de ces Indiens américains vivant dans des “réserves” où, parfois, l'installation d'un casino permet à la communauté de devenir richissime, pas vraiment pour le meilleur, plutôt pour le pire.
(À propos d'indiens, mieux vaut lire le roman de Jim Harrison ! Voir plus haut dans ce billet)

samedi 9 juin 2018

Les subtilités de la traduction - 1984 (Orwell)

Dans Le Monde des Livres de la semaine dernière, une nouvelle traduction du célèbre roman de George Orwell, 1984, est chroniquée.
Un intéressant comparatif entre les deux traductions – celle de 1950 et celle de 2018 – nous est présenté. Il donne la mesure des subtilités et des difficultés d'une traduction littéraire.
Voici le texte original. L'occasion d'exercer votre plume de traductrice ou traducteur !


Les solutions suivront (vous devez pouvoir les trouver sur le site du Monde, mais nous vous conseillons de rédiger votre propre traduction au préalable).

J'ai tenté ma chance en direct ; erreurs probables !
Il saisit sur l'étagère une bouteille à l'étiquette blanche portant la simple inscription “Gin de la Victoire”, qui renfermait un liquide sans couleur précise. Il s'en dégageait une odeur poisseuse et huileuse rappelant l'alcool de riz chinois. Winston s'en versa l'équivalent d'une tasse à thé, se prépara au choc et l'avala cul-sec, comme un médicament.
Son visage s'empourpra derechef ; des larmes jaillirent de ses yeux. Ce truc ressemblait à de l'acide nitrique ; en l'ingurgitant, on avait l'impression de recevoir un coup de matraque sur la nuque.

Ajout du 25 juin 2018
Ci-dessous les deux traductions que Le Monde des Livres plaçait côté-à-côte. Deux partis très différents à presque 70 ans de distance… ne serait-ce que par le choix du présent de narration.


mardi 22 mai 2018

Lectures récentes

Quelques notes de lectures récentes.

 

Mishenka, de Daniel Tammet (J'ai lu, 2016) *

Un championnat d'échecs en URSS au début des années 1960. Malgré tous les efforts de l'auteur pour nous mettre dans l'ambiance et nous sensibiliser aux enjeux des parties d'échecs disputées sur plusieurs semaines, la lecture de ce roman reste un brin fastidieuse. Dans ce registre, j'avais préféré le film “La Diagonale du fou”…

 

La Forteresse impossible, de Jason Rekulak (Actes Sud, 2017) ***

Dans une petite ville du New Jersey, trois jeunes adolescents, geeks des années 1980, rêvent et tentent leur chance auprès des filles. Un humour rafraîchissant, un scénario très bien construit, et même des lignes de code en BASIC au début de chaque chapitre, qui m'ont rappelé mes débuts sur Apple II…

 

Thriller, de Iegor Gran (POL, 2009) ***

La suite de ma “cure Iegor Gran”. Ce romancier sait varier les tons et les styles, preuve de son aisance et même de sa virtuosité. Dans cette fausse histoire de crimes et délits, le récit est relaté alternativement par chaque protagoniste, une construction réussie car variant les ambiances et attitudes. Un jeu de massacre cruel qui, bien que se déroulant aux États-Unis, est très français dans son esprit. Cette critique de la société contemporaine est d'une sévérité implacable…

 

Date limite, de Duane Swierczynski (Rivages / Noir, 2014) ***

En tant qu'amateur de paradoxes temporels, j'ai été servi. Mickey Wade découvre des pilules qui le font retourner dans le passé, le jour de sa naissance. Il va tenter de modifier son histoire, au prix d'aléas et de péripéties extrêmement bien imaginées. Un mécanisme implacable et subtilement construit. Je regrette juste cette tendance très américaine au “noir-sordide” excessif, parfois superflue et un brin lassante.

 

Ipso facto, de Iegor Gran (POL, Folio, 1998) **

ONG ! et, plus encore, L'Écologie en bas de chez moi, figurent parmi mes chocs de lecture récents. Je voulais voir ce que donnait ce premier roman de Iegor Gran (1998). Une verve indéniable, un ton satyrique très acéré pour un mélange d'absurde et de fantasmes crus aussi désopilants qu'éprouvants. Une lecture qui laisse quelque peu décontenancé ; l'auteur sait nous manipuler. Une révélation !

 

Le lieu essentiel, de Philippe Claudel (Arthaud, 2018) **

Très beaux textes sur la montagne et l'alpinisme, sous forme d'entretiens avec Fabrice Lardreau, pour un objet-livre sobre et agréable à lire. La vision de l'auteur est sensible et personnelle, on partage avec grand plaisir ces notes et brefs récits d'expériences en montagne.

 

Comment la France a tué ses villes, de Olivier Razemon (Rue de l'Échiquier, 2016-2017) ***

Ce qui aurait pu être une étude géographique et sociologique austère se révèle une excursion vivante et attrayante dans ces petites villes françaises qui se meurent commercialement – et humainement en conséquence. On prend la mesure des enjeux urbains, de la difficulté de renverser la tendance, alors que tant de rues attendent de revivre pour notre plus grand épanouissement. La problématique est complexe ! Par quoi commencer ? On constate combien la tâche est ardue, non sans une certaine tristesse. Pour ma part, je reste réservé quant à l'efficacité du transport à vélo, certes sympathique, mais qui paraît dérisoire face à l'ampleur des problèmes de déplacements.

 

Millésime 54, de Antoine Laurain (Flammarion,2018 ) **

Antoine Laurain a été ma découverte de 2017, avec Fume et tue largement en tête de liste. Cette nouveauté de début 2018 m'a déçu par son manque de surprise. Ce voyage dans le temps de  personnages certes attachants reste convenu, comparé aux autres romans de l'auteur.

 

Pour services rendus, de Iain Levison (Liana Levi, 2018) ***

Un autre de ces auteurs dont j'apprécie souvent les romans, que ce soit Un petit boulot, Ils savent tout de vous, et surtout l'excellent Arrêtez-moi là ! (dont un film réussi, transposé en France, a été tiré).
Ce qui est marquant, dans Pour services rendus, ce sont ces allers-retours entre le passé – la guerre du Vietnam – et le présent – un sénateur qui utilise son état de vétéran dans sa campagne électorale et va mentir effrontément pour se valoriser. Les scènes au Vietnam sont abordées sous un angle inédit, n'ayant pas besoin d'en faire des tonnes pour qu'on en ressente l'horreur et l'absurdité.

 

Dernières nouvelles du futur, de Patrick Franceschi (Grasset, 2018) **

L'auteur aurait pu écrire un essai – on songe à L'Homme nu de Marc Dugain et Christophe Labbé. Il a préféré nous livrer une série de nouvelles pour illustrer les risques terribles que la société numérique fait peser sur nos libertés. C'est convaincant, parfois effrayant, avec des touches d'humour noir bienvenues. Les textes sont reliés entre eux, et doivent se lire dans l'ordre, ce qui en fait une lecture moins hachée que de coutume dans ce genre littéraire.

 

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti (Stock, 2017) ****

À l'occasion de vacances d'été, deux enfants deviennent amis : un montagnard et un citadin. Le roman nous raconte sobrement trente années d'amitié, de ruptures et de retrouvailles, observe comment les deux hommes s'influencent mutuellement. La sobriété du style, l'originalité des faits relatés, la puissance et la cruauté de la montagne impressionnent. Que d'émotions contenues et pourtant si fortes ! Le ressenti particulier de l'auteur donne une fresque parfois amère et désespérée, que seule les qualités humaines parviennent à adoucir par instants.
(Merci à Laurent, libraire à Barcelonnette pour me l'avoir fait découvrir).

 

Les gens comme Monsieur Faux, de Philippe Setbon (Éditions du Caïman, 2017) **

Avec le sens du scénario hérité de sa longue carrière de réalisateur et scénariste, Philippe Setbon joue avec les codes du roman de serial killer pour nous offrir un roman ironique et bien construit. Une lecture rapide et aisée : les pages se tournent à toute allure, les surprises pleuvent, les personnages se font tous tromper tour à tour, tout autant que le lecteur !

 

Faux départ, de Marion Messina (Le Dilettante, 2017) **

Une chronique extrêmement crue et dure des débuts dans la vie d'une jeune femme. L'humour n'en est pas absent, mais il est noir… On note des références à Houellebecq, en particulier avec tous ces mots composés en italiques pour mieux mettre en évidence leur inanité. Une lecture éprouvante, un témoignage majeur sur l'entrée dans la vie active de la jeune génération…