22 mars 2020

Le Fil à plomb - épisode 4

Le Fil à plomb - épisode 4 - Départ

Le sommaire de ce récit figure à cette page : http://ao-editions.blogspot.com/2020/03/filaplomb.html

Il n’y a un 29 février que tous les quatre ans, lors des années bissextiles. Raison de plus pour se sentir “hors du temps”. J’ai un peu l’impression de voler quelque chose, d’enfreindre des règles. Quoi, moi, simple monchu, je me prépare à tenter un itinéraire difficile, et de surcroît en plein hiver, une saison que je croyais réservée, dans mon imaginaire, aux Bonatti, Desmaison ou Mazeaud ? Quoi, alors que je suis en “congé sabbatique”, je choisis d’entamer le viatique destiné à le financer en engageant un guide pour une “grande course” ? Le destin, déjà prolixe en avertissements ces dernières semaines, va-t-il condamner ma vanité et me punir ? Ces fantasmes me traversent, et de façon cruelle. Ils s’accompagnent même, fait encore plus étrange, d’une sorte de fatalisme : ou bien je réussis, avec Gilbert, ce défi, ou bien je disparais à tout jamais, sur le Mont-Blanc au lieu du mont Saint-Odile, et cela signifiera que ma vie n’a de toute façon aucune issue, professionnellement parlant, au point que le destin aura choisi d’y mettre un terme…

Une fois habillé et prêt pour le départ, fort heureusement, toutes ces pensées sont dissoutes. L’action tend à gommer les fantasmes, et c’est une chance ! Mieux vaut se concentrer. Dès 7h30, Gilbert et moi sommes à la gare du téléphérique. Je prends les billets. Deux allers-retours dont “un guide”, comme c’est l’usage (les guides bénéficient d’un tarif réduit). Pendant que je tape le code de ma carte bancaire, Gilbert est allé voir je ne sais qui. Quand il revient, il m’apprend qu’il a essayé de négocier une montée anticipée dans la benne dite “des ouvriers”, qui part avant la première benne commerciale pour que les employés puissent s’installer à leurs postes dans les stations supérieures. Peine perdue, il n’a pas eu gain de cause. Sur le moment, je n’ai pas compris que les malheureuses vingt minutes que l’on aurait pu ainsi gagner auraient changé le cours de cette ascension…

Lorsque nous commençons la marche d’approche, à la sortie de la station du Plan de l’Aiguille, il est très exactement 8h20. J’ai accroché à mon baudrier d’encordement une vieille montre étanche, plus facile à consulter qu’une montre-bracelet. Ne possédant pas d’équipement d’alpinisme hivernal, je suis vêtu d’une combinaison de ski de couleur orange vif, qui sera certainement aisée à repérer quand nous serons engagés dans la face. Pour ne pas avoir froid, j’ai enfilé un collant en supplément, un tee-shirt, recouvert d’un sweat-shirt, puis d’un épais pull en laine. Malgré toutes ces couches superposées, je n’ai pas trop chaud en montant à une allure respectable en direction de la rimaye. C’est dire s’il fait froid ! Quand je sortirai la gourde de mon sac, pendant l’ascension, je constaterai que malgré le mélange énergisant sucré que j’ai ajouté, et malgré la protection relative du sac, des paillettes de glace, genre sorbet mal préparé, se sont mélangées au liquide. D’après Gilbert, la température dans ce versant totalement à l’abri du soleil devait être ce jour-là de -15° en dessous de zéro.

Gilbert “châle” à toute allure dans l’approche. Privilégié, je n’ai qu’à placer mes semelles dans ses traces. Nous dépassons le secteur du Peigne, si familier en été, figé dans le gel hivernal, comme “fermé pour cause de froid”. Tout semble immobile, sauf la cordée qui nous précède, que nous finissons par dépasser. Plus tard, en observant la face depuis la vallée, je me rendrai compte que l’attaque du “fil à plomb” se situe assez haut dans la face. D’où l’importance d’aller le plus vite possible au pied, afin de gravir l’itinéraire dans cette courte journée d’hiver. Distorsion de l’espace-temps ? Nous mettrons deux heures de la station de téléphérique jusqu’à la rimaye. 10h20. Tandis que nous nous équipons pour les difficultés, je fais la soustraction dans ma tête : il ne nous reste qu’un peu plus de six heures… Dieu que ces cent-vingt minutes sont passées à toute allure ! Concentré, j’ai à peine eu le temps de m’en rendre compte. Et, d’ailleurs, la concentration va être encore plus indispensable dans les heures qui suivent. Désormais, nous ne marcherons plus sur deux pattes, mais sur quatre. Finis les bipèdes : nous voici devenus des quadrupèdes. Au-dessus de la rimaye, qui marque la frontière entre le glacier et la paroi, l’inclinaison exige de progresser en plantant non seulement ses pieds, mais aussi les piolets que nous tenons dans chaque main. Alors, forcément, la progression se ralentit !

Et c’est parti pour de nombreuses heures et plusieurs centaines de mètres. Alors que la goulotte du couloir Lagarde commence à peine à se deviner au fond du couloir encaissé situé à gauche de l’éperon rocheux, nous prenons la tangente. Un couloir secondaire s’ouvre à notre gauche. Gilbert file à corde tendue. Une ressaut mixte se présente. Il le franchit à toute allure. Bientôt, je suis au pied du passage. La couche de neige facilite le franchissement du passage puis… ça se complique. Il faut traverser une dalle de rocher avare en prises, latéralement, sans point d’assurage particulier. Je jette un regard au-dessus : Gibert est déjà loin, en bout de corde. Me lancer sur les pointes avant des crampons dans cette traversée est loin de me réjouir. La tension de la corde m’invite à ne pas tergiverser. C’est parti ! Il ne faudrait pas qu’une pointe ne ripe… Quelques pas, une petite décharge d’adrénaline et je retrouve la neige, beaucoup plus sécurisante. Ça commence en fanfare !


La longueur-clé est pile au-dessus de nous, à moitié cachée par un auvent de rocher noirâtre. Brr ! Vue du dessous, elle paraît verticale. Le passage a donné son nom à la voie, même si un vrai fil à plomb, tendu depuis le relais supérieur, toucherait la glace : l’inclinaison donnée par les topos est de 85 degrés, soit un peu moins que la verticale. La cascade de glace s’est formée en coulant sur une dalle de granite brun foncé.

Suite épisode 5.

Le Fil à plomb - épisode 3

Le Fil à plomb - épisode 3 - 28 février

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Le 28 février au soir… Un appel téléphonique laconique d’Annick, la compagne de Gilbert : “Tu es bien libre demain ? Car Gilbert a un projet pour toi. Quelque chose de très beau, tu verras…” Elle ne m’en dit plus. J’apprends le nom du “projet” le soir, autour d’un apéritif. Il se nomme le “Fil à plomb” et se situe au Rognon du Plan, à proximité de l’aiguille du Midi. C’est, selon Gilbert, l’occasion de mettre en pratique en haute montagne ce que je viens d’apprendre dans la Vallée : l’ascension des cascades de glace. Il s’agit, précise-t-il, d’une voie relativement récente, ouverte dans les années quatre-vingt. Baptisée “le Fil à plomb”, en raison semble-t-il de sa relative verticalité, cette voie se situe aux confins de la face nord-ouest de l’aiguille du Midi, tout au bout de sa longue arête orientée vers l’est. Ledit fil à plomb consiste à remonter une série de cascades se formant à gauche de l’aplomb du col du Plan. Haut de 700 m, il s’atteint depuis la gare intermédiaire du téléphérique de l’aiguille du Midi, le Plan de l’aiguille (2300 m). Une fois l’arête sommitale atteinte, il faut encore rallier la station supérieure du téléphérique, à l’aiguille du Midi, pour l’emprunter et rentrer se mettre au chaud, soit un final d’un peu moins de deux heures pour près de 300 mètres de montée, sur une distance assez importante.

Pour essayer d’apprivoiser mes angoisses de second de cordée, j’ai l’habitude de me documenter. On pourra penser que de connaître la description détaillée d’un itinéraire avant de s’y engager n’est pas forcément le meilleur moyen de se rassurer ! Je suis ainsi. Mais là, pas de chance !, je ne dispose d’aucune description du “Fil à plomb”. Gilbert, bien sûr, a collecté toutes les informations nécessaires auprès de ses collègues, mais, selon son habitude, ne m’en a pratiquement rien dit, si ce n’est qu’il y aurait des passages de glace raides dans lesquels mon entraînement récent serait très utile. Tout de même ! 700 m, c’est haut ! Je me demande combien d’heures seront nécessaires pour en venir à bout. Surtout que l’approche représente déjà 600 m de dénivelée et qu’il ne faut pas oublier de compter le final sur l’arête. 1500 m au total ! Pas question de lambiner : nous n’allons pas transporter dans nos sacs à dos un matériel de bivouac. Il faudra passer dans la journée. Une journée très courte, comme c’est le cas en hiver. La première benne pour le Plan part de Chamonix à 8 heures. La dernière benne descend du sommet à 17 heures. C’est donc d’exactement neuf heures dont nous disposerons, sous déduction du temps nécessaire pour monter en benne jusqu’au Plan. Disons que 8 heures et demie serait l’horaire maximum envisageable. Je me rends soudain compte que l’expression consacrée “course en montagne”, à laquelle je n’avais jamais associé une connotation d’urgence, va prendre demain tout son sens. Car il faut le savoir : pour les alpinistes, le mot “course” n’a pas comme sens premier la rapidité ou une quelconque poursuite, contrairement à ce que son sens habituel laisse supposer. Il désigne tout simplement une excursion en montagne, approche, montée, descente et retour. S’il vaut mieux, en général, ne pas traîner en route – évolution météo, ramollissement de la neige – ce n’est pas pour autant une “course contre la montre”. Sauf certains jours, comme ce 29 février…

Plus tard dans la soirée, je n’en mène pas large. Je tourne et retourne dans ma tête le projet. Est-ce bien raisonnable ? J’en doute. Autant ces jolies cascades, dont on descend en quelques dizaines de minutes, souvent par des sentiers de randonnée, m’ont paru agréables, autant se lancer dans la face nord de l’aiguille du Midi m’apparaît redoutable. Pourtant, la perspective de réussir une entreprise de cette envergure me séduit. C’est l’essence même de cette activité que l’on nomme “alpinisme”. Je ne m’étendrai pas sur l’analyse psychologique des alpinistes. Disons seulement que retourner à l’aiguille du Midi me tente fort. J’ai toujours été partisan de gravir plusieurs fois un sommet. Comme si l’on rendait visite à un ami. La tour Ronde en est un exemple parmi d’autres.

Dans la face nord de l’aiguille du Midi, j’avais gravi l’éperon Frendo, légèrement à gauche de l’axe des câbles du téléphérique, en 1980. La même année, Gilbert m’avait convaincu de remonter les pentes escarpées du col du Plan, 100 m à droite de ce Fil à plomb. Plus tard, à la fin de cette année 1992, nous remonterons une autre voie, pile sous les câbles du téléphérique cette fois, la voie Mallory. Elle porte le nom du célèbre alpiniste britannique disparu à l’Everest en 1924, car il l’ouvrit en 1919 en compagnie de Porter. Moins difficile que le Frendo, l’itinéraire est cependant très élégant et direct, presque exclusivement glaciaire – du moins un 28 décembre.

En attendant, je me demande à quelle sauce je vais être “mangé”. Une sauce glacée, en tout cas, car la température est de saison. Hivernale.

Suite épisode 4.

Le Fil à plomb - épisode 2

Le Fil à plomb - épisode 2 - “Jean-Luc”

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Quelques mois auparavant, le jour de l’anniversaire de mes 34 ans, le 14 novembre 1991, je venais de prendre une décision audacieuse : quitter le giron d’une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations pour entreprendre une reconversion professionnelle dans l’informatique. J’avais négocié ce qu’on appelle un congé sabbatique : au terme d’une année, je pourrais être réembauché dans cette entreprise si ma nouvelle profession ne se révélait pas viable. Il y avait là une incontestable prise de risque, qui n’avait pas manqué de me plonger dans des angoisses et interrogations multiples. Ma compagne, Sabine, appuyait cependant ma démarche. Nous résidions encore à Grenoble, où je venais de passer deux ans à exercer le difficile métier de maître d’ouvrage délégué (en gros, une sorte de promoteur immobilier faisant construire des logements pour le compte de propriétaires dits “sociaux”, comme les sociétés d’HLM).

Mais cette année 1992 avait commencé d’étrange et dramatique façon. Le 8 janvier, un terrible choc m’avait secoué, quand j’avais appris que l’un de mes plus chers copains d’enfance, que j’avais vu à l’automne, venait de mourir subitement d’un arrêt cardiaque à seulement 34 ans. Le même âge que moi ; le même prénom aussi : Jean-Luc. En regardant le cercueil descendre dans la tombe, ma douleur avait été renforcée d’une désagréable sensation : lire la plaque dorée gravée du même prénom que le mien, ainsi que de la même année de naissance. “Jean-Luc Sautier – 1957-1992”.

L’amitié avec Jean-Luc trouvait son origine deux générations en arrière, dans les années 1920. Nos deux grands-pères maternels s’étaient rencontrés en 1922 en Allemagne, lors de leur service militaire, et étaient devenus d’inséparables amis. Les deux André, Odemard (1) et Champion (ils portaient eux aussi les mêmes prénoms) avaient épousé tous les deux des Madeleine, et avaient eu des filles prénommées Denise, dont ma propre mère (dont le prénom s’écrivait avec un Y). La sœur de “l’autre” Denise, Thérèse, avait mis au monde Jean-Luc en juillet 1957, tandis que j’étais né quelques mois plus tard, en novembre.

Nous avions partagé nombre de passions d’enfance puis d’adolescence, en particulier la pratique de la guitare. Jean-Luc était devenu artiste peintre et, à l’automne 1991, les signes avant-coureur d’un succès croissant s’étaient manifestés. Il n’aurait malheureusement pas le temps de le concrétiser… La perte soudaine de cet ami si cher m’avait bouleversé. De là à fantasmer de disparaître à mon tour, il n’y avait qu’un pas, que le destin tenta de me faire franchir quelques semaines plus tard.

L’un de mes tout premiers contrats de conseil en informatique consistait à animer un stage de formation à un logiciel dont j’avais été l’artisan durant mon début de carrière à la Caisse des Dépôts. Un consultant expérimenté avait accepté de me prendre comme vacataire à cette occasion, me mettant le pied à l’étrier. Le client était un bailleur social de Strasbourg. Les frais de déplacement étant compris dans le budget de la prestation, j’avais prévu de réserver un avion et une chambre d’hôtel afin de pouvoir commencer le stage dès 9 heures le lendemain matin, le mardi 21 janvier. Résidant à Grenoble, la meilleure solution consistait à aller prendre un avion à l’aéroport de Lyon-Satolas. Un seul vol effectuait la liaison entre les deux villes : il décollait en fin d’après-midi.

Alors que je me préparais à réserver une place sur ce vol, un coup de téléphone m’apprit que l’un des participants étant indisponible, le stage était reporté d’une semaine exactement. Je réservai donc le vol du lundi 27 janvier.

Quelques jours plus tard, le lundi 20 janvier 1992, à 19h20 très exactement, l’Airbus A320 que j’avais prévu initialement d’emprunter s’écrasait sur le mont Sainte-Odile, en Alsace. Sur les quatre-vingt-dix personnes qu’il transportait, seules huit devaient survivre… On comprendra que j’aie remercié chaleureusement le stagiaire qui avait demandé le report de la réunion ! Ces deux événements, de natures certes très différentes, m’avaient passablement secoué. Le destin voulait-il me signifier que ma décision de changement de profession était une bonne décision, ou bien voulait-il me souffler que je venais de commettre une épouvantable erreur ? Difficile à dire !

(1) André Odemard, qui allait devenir la raison sociale des éditions AO.

Suite à l'épisode 3.