mardi 22 mai 2012

Livre électronique

Comme nous vous le faisions partager dans un récent billet, les éditions AO ont expérimenté la création de livres électroniques. L'idée serait de proposer sous ce format les livres dont la version-papier est épuisée, ou de pouvoir distribuer à moindre coût des exemplaires de presse.

Pourquoi ce sentiment plus que mitigé en testant çà et là des “liseuses” et autres tablettes ?
L'explication pourrait résider dans la médiocrité relative du dispositif comparé à ce qu'il essaye de simuler sur un écran, autrement dit à l'infériorité du numérique par rapport au réel.

Dans le cas de la musique, les lecteurs MP3 et autres appareils offrent un son de haute qualité (nonobstant les réserves des puristes), dans des conditions pratiques avantageuses : faible encombrement, raccordement sur chaîne hi-fi, facilité de transfert et de diffusion, etc.

Dans le cas de la vidéo, les formats d'images haute-définition permettent de regarder des films dans des conditions qui ont peu à envier aux salles de cinéma.

Dans le cas du livre, les liseuses noir et blanc souffrent de la comparaison avec le vrai livre. La résolution des écrans est inférieure à celle du caractère imprimé sur du papier ; on voit presque les marches d'escalier des pixels à l'œil nu. La rigidité de l'appareil détone avec l'aimable souplesse du livre-papier. Les effets clownesques de “flashs” et autres transitions fantaisistes lors des changements de pages s'apparentent à de mauvaises plaisanteries. Seules les fonctions de zoom et de recherche semblent l'emporter. Quant aux possibilités de stockage, elles peuvent intéresser des utilisateurs de dictionnaires et de documentations. Pour le livre, c'est moins évident. On lit rarement des centaines de livres à la fois et, contrairement à la musique, stocker des milliers de références sur un unique support n'a pas beaucoup d'intérêt.

Préhistoire du livre électronique ?
Peut-être n'en sommes-nous, pour le livre électronique, qu'à l'équivalent de l'époque VHS pour les films, voire à celle du mange-disques pour la musique. Des supports imparfaits, et surtout inférieurs au média “classique”. Les VHS ont disparu, et seuls les puristes apprécient les vinyles – pour notre part, les disques qui “grattaient” ou les platines accusant des variations de vitesses audibles ne nous inspirent aucune nostalgie…

Que serait un livre électronique séduisant ?
À notre sens, le “bon” livre électronique devrait proposer un papier électronique aussi souple que le papier de papeterie, aussi agréable à feuilleter, et avec une résolution égale à l'imprimerie. Rappelons-nous, la photo numérique n'avait que peu d'intérêt quand elle offrait une densité en pixels inférieure à celle de l'argentique. Des expérimentations existent, mais l'on assimile un peu trop vite certaines réalisations de “papier électronique” à du papier numérique alors qu'il ne s'agit encore que d'écrans, certes légers, non rétroéclairés, mais des écrans tout de même.

Et n'oublions pas que si le “texte seul” est acceptable sur un livre-papier, sur support numérique, le public semble préférer le multimédia, ce qui donne peu de chances de réussite au simple transfert du papier vers l'écran numérique du texte d'un livre, sans enrichissement et plus-values “palpables” (si l'on peut dire).

Ajout du 24 mai 2012
Quelques idées complémentaires
Une différence fondamentale entre le livre numérique et les autres “virtualisations” de médias a été oubliée ici : la musique ou la vidéo ont toujours nécessité des appareils-lecteurs pour fonctionner. Nous avons été habitués à employer un tourne-disques, un lecteur de cassettes, un baladeur, un projecteur de films ou un magnétoscope. Pour le livre, il suffit de le saisir dans sa bibliothèque et de l'ouvrir. L'obligation de recourir à une “liseuse”, une tablette ou un ordinateur crée un obstacle, une contrainte supplémentaire, en dépit de certains avantages induits. Le simulacre de livre-papier sur un écran demeure une imitation.

Une vraie-fausse invention
En élargissant cette analyse, on peut se demander si le livre électronique n'existe pas depuis plus de quinze ans, depuis que la “page web” a été inventée. Qu'est-ce d'autre, en effet, qu'une page HTML, si ce n'est un “livre” numérisé, qui plus est multimédia (et donc enrichi) ?

Posséder de l'immatériel ?
Troisième remarque : observons combien la société de consommation nous a accoutumés à “posséder” les objets, au lieu de les louer, par exemple. Nombre d'amateurs de lecture empruntent leurs livres dans des bibliothèques. Avec les disques, les CD et les DVD, on nous a conditionnés à stocker des objets, sans que ce stockage ne soit nécessairement justifié (aucune réutilisation). Les objets virtuels sont rétifs par nature à cette appropriation, puisqu'ils sont dématérialisés. Le succès de la vidéo à la demande ou de la musique en streaming montre une nouvelle approche des produits de consommation numériques. Si le stockage de livres dans une bibliothèque privée s'explique par le goût de l'objet, qui peut se révéler “beau” (les livres reliés, les pléiades, les beaux-livres), stocker des livres numériques dans le répertoire d'un dispositif électronique n'a pas le même attrait. Tout autant que stocker les emballages de CD ou de DVD n'a guère de charme… (Voir ce billet d'il y a 3 ans sur un autre de nos blogs, ainsi que ces considérations trouvant que les e-books sont bien peu “sexy“).
À quand la LOD (Lecture à la Demande) ? (Elle existe déjà avec les journaux en ligne et Amazon propose d'ores et déjà une offre qui y ressemble fort).

Ajout du 2 juin 2012
En passant chez Decitre, au centre commercial de la Confluence (Lyon), nous avons longuement discuté avec le démonstrateur de la liseuse qu'ils commercialisent (Cybook Odyssey). Quelques considérations à ajouter ici :
  • Un algorithme de césure peut être activé, améliorant nettement la qualité de justification du texte. Un bon point, assurément.
  • Nous avons été injustes en parlant de “marches d'escalier” de pixels. L'encre électronique de l'appareil est plus nette que nous ne le pensions.
  • En revanche, le rafraîchissement de page, un clignotement disgracieux, n'est pas un effet délibéré, mais tient au procédé lui-même, proche de l'ardoise magique du passé. Pour afficher la page suivante, une sorte de balayage se produit, quasiment impossible à éviter.
  • La couleur grise de l'écran, si elle évite d'être ébloui contrairement aux écrans éclairés, n'en demeure pas moins tristounette comparée aux pages légèrement jaunes des vrais livres.
 Le prix de l'appareil, environ 130 euros, devient presque abordable. Celui des livres électroniques, à peine moins onéreux que les versions papier, reste à notre avis excessif pour un produit dématérialisé. Le démonstrateur, passionné de livres, restait mesuré : il ne pouvait imaginer la disparition du livre traditionnel, tout en affichant son enthousiasme pour sa liseuse, à son avis complémentaire et non ennemie des livres proposés dans la magasin.

2 commentaires:

  1. Je me permets d'être en désaccord profond et total avec toi sur les non-réserves que tu émets sur le son et l'image numériques : les musiques compressées sont épouvantablement plates, écrasées, dénaturées... et je ne me considère pas comme un puriste, mais comme un mélomane qui a une oreille sensible, délicate et exigeante.
    D'autre part, l'image numérique ne peut pas remplacer le cinéma pour la simple raison que nous ne la regardons pas au cinéma, mais chez nous..., et chez moi je suis très loin d'atteindre "des conditions qui ont peu à envier aux salles de cinéma" parce que c'est petit et que le son n'y est pas grandiose.
    Quant aux liseuses, je suis bien d'accord, il faudra du temps avant que nous acceptions qu'elle détruise notre profond amour du papier.
    s.

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  2. Oui, Sébastien, ton point de vue est pertinent…
    Peut-être ai-je été un peu trop "gentil" avec les MP3 et les DVD ! Beaucoup de gens s'en contentent. Mais je continue à penser que l'écart réel / virtuel est encore moins avantageux dans le cas du livre électronique.
    Le débat est ouvert !
    Merci de ta contribution.

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