dimanche 21 février 2016

Orthographe : le retour d'un vieux serpent de mer

Réformer l'orthographe ? La “rectifier” ? Soudain, un vieux serpent de mer datant d'un quart de siècle ressurgit ! Aux éditions AO, nous restons sceptiques…

1. En 25 ans, personne — ou presque – n'a appliqué ces nouvelles règles. La preuve par l'usage (en l'occurrence le “non-usage”) que l'idée n'a pas eu de suites.

2. Ces velléités de “réformer” témoignent d'un symptôme technocratique fréquent dans notre pays. L'enfer est pavé de bonnes intentions. On croit simplifier… et on complique !

Souvenez-vous de l'autoentreprise. L'idée était de simplifier la tâche de ceux qui souhaitent se “mettre à leur compte”. Qu'en a-t-il résulté ? L'ajout d'un nouveau statut venant se superposer à ceux qui existaient. Une couche de plus dans le mille-feuilles. Distorsions de concurrences, effets de seuils (l'exonération de TVA), irréversibilité du basculement dans le régime général… que des effets pervers.
Il en est de même pour l'orthographe. D'un coup d'un seul, voilà qu'il existerait deux orthographes pour plus de 2000 mots de la langue française ! Et on appelle ça une “simplification” ?

3. L'idée même de réforme repose sur le fantasme de la “table rase”. Comme si, du jour au lendemain, on décidait de mettre au feu tous les livres existants (et toutes les pages web à la corbeille informatique), pour, soudain, les remplacer par des textes “conformes” à l'ordre décrété. Comme personne n'osa agir ainsi (ouf !), il en résulte un compromis idiot : “Vous ferez comme vous voulez”.

Imaginez la perplexité d'un éditeur tel que l'auteur de ces lignes. Comment fait-on ? À l'intérieur du même texte, on navigue à vue, écrivant “événement” page 12 et “évènement” page 18 ? Puis l'on accepte “des après-midis” (particulièrement inesthétique) ici, puis “des après-midi” là ? Faudra-t-il envisager des livres “bi-orthographiques”, soit dans le même volume, soit sur option ? (Tiens, une idée pour les ebooks, au passage !) Le pire serait de mélanger les deux orthographes au petit bonheur la chance… Nous avions évoqué sur ce blog la confusion qui résultait de l'emploi simultané dans le logiciel Word des deux orthographes (voir à ce lien). Saluons cependant amicalement au passage la démarche courageuse, quoique utopiste, d'une maison d'édition belge, Quadrature, qui applique l'orthographe rectifiée, mais (1) en le signalant explicitement (2) en ne mélangeant jamais les deux systèmes. Un choix qui a certainement à voir avec un militantisme de la francophonie…

4. Respectons le lecteur. Lors d'un “Téléphone sonne” de France Inter consacré à ce sujet, un auditeur affirmait que la mémorisation de l'orthographe par la lecture était une “légende urbaine”. La preuve, précisait-il, je connais de gros lecteurs qui ont une mauvaise orthographe. Faux ! Les deux profils existent, suivant les lecteurs. Certains ont la “mémoire visuelle”, d'autres non, voilà tout. Pensons donc à ceux qui en sont doués, et ménageons-les, en évitant de semer le doute dans leur esprit.

5. La technocratie est également à l'œuvre dans l'Éducation nationale. Nous avons vu circuler sur Facebook le témoignage de cette institutrice qui enseigne l'orthographe rectifiée à ses élèves et clame que “tout se passe bien”. Quelle irresponsabilité ! Tout se passe bien dans son petit monde clôt. Quid des enfants qui ne verront pas dans le monde réel les graphies que leur a enseignées leur institutrice ? On pourrait argumenter que, tels des enfants bilingues, ils sauront faire la différence et jongler entre les deux. Est-ce bien raisonnable ?

6. Il reste que l'usage commandera. Il ne s'agit pas ici d'affirmer que l'orthographe est intangible. Ce serait stupide. En revanche, elle ne se décrète pas… sauf dans les dictatures. Le quotidien Le Monde ne s'y est pas trompé, par la voix de la responsable de son service de correction :
«  La vocation d’un journal généraliste comme Le Monde n’est pas de promouvoir les réformes de l’orthographe ou d’aller au-devant des changements et des modernisations de la langue, comme celles que préconisent les “Rectifications de 1990”, résume Marion Hérold. Le Monde est un peu le reflet de la société dans laquelle vivent ses lecteurs : anglicismes, féminisation des mots et simplifications orthographiques et grammaticales doivent être introduits en douceur lorsqu’ils apportent un supplément de sens, illustrent une réalité évidente ou entérinent un usage incontournable.  » Au bonheur des correcteurs, chronique du médiateur, 19 février 2016.
Cela n'a pas empêché le quotidien d'innover, en particulier sur la féminisation des noms communs. Une attitude ô combien plus avisée et utile !

Nous citerons également ce qu'en disait le Dictionnaire d'orthographe et d'expression écrite Le Robert (sous la direction d'André Jouette, 2009) :
« La langue se modifie lentement. Elle n'aime pas les décrets autoritaires. La dernière réforme, victime de son ambition et de ses incohérences, sombra dans l'oubli.
Consolons-nous de nos difficultés en remarquant que la langue anglaise, qui a une orthographe plus compliquée que la nôtre (ce qui ne semble pas nuire à son sucès) n'a jamais pu être améliorée : Anglais et Américains ont reconnu que pour la simplifier, il faudrait la refondre totalement. »
Dans notre monde pressé, l'éloge de la lenteur est salutaire. Et notons au passage la sagesse du pragmatisme anglo-saxon, pour une fois !

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