jeudi 22 novembre 2012

La vérité sur la Vérité sur l'affaire Harry Quebert

La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, ce roman de Joël Dicker qui vient d'obtenir le Grand Prix du roman de l'Académie française et le Goncourt des lycéens, figure parmi les grands succès de cette fin d'année.

Je dois avouer que l'obtention de prix par un livre m'incite plutôt à la prudence. Non que je conteste leur valeur, plutôt que je constate souvent qu'ils sont difficiles à lire, d'une ambition volontiers élitiste, ou bien provocateurs. J'ai donc demandé à mon libraire si le roman du jeune Genevois se lisait facilement, s'il soutenait l'attention. Il m'a assuré que oui. Je n'avais pas compris de quoi il s'agissait ! La Vérité sur l'affaire Harry Quebert n'est en effet rien d'autre qu'un suspense conçu pour soutenir l'intérêt du lecteur, page après page. Et c'est déjà beaucoup !

Joël Dicker imite à la perfection le thriller américain (ci-contre une des photos de son site officiel, prise par Jeremy Spierer). À mes yeux, c'est certes une qualité pour leur sens du scénario, mais aussi un défaut quant au style, d'une platitude revendiquée : efficacité avant tout. Dans ce roman, cependant, l'auteur fait mieux que les Anglo-Saxons. Suffisamment de descriptions pour que l'on sache dans quel décor, quelle ambiance, quelle société l'intrigue se déploie. Suffisamment de notations sur les personnages pour que l'on sache bien à qui l'on a affaire. Contrairement à nombre de thrillers américains, je n'ai jamais douté de “qui était qui”, même les noms sont clairs, on ne s'y perd pas… et pourtant ! L'intrigue est complexe, subtile, le dénouement magistralement imaginé. Encore une fois, à la différence de beaucoup de ces suspenses américains, chaque élément “imprime” notre mémoire au cours de la lecture pour qu'on soit en mesure d'apprécier les rebondissements, et même qu'on ait le temps de se poser moult questions – que l'auteur suscite avec adresse dans nos esprits, avant d'y répondre pile au bon moment.

Mine de rien, le roman brosse au passage le portrait d'une Amérique à la fois pudibonde et violente, dans laquelle on condamne avant de juger, on s'arrange avec la vérité pour protéger son petit pré carré, sans scrupules et avec la bénédiction d'une religion dévoyée. On retrouve là la démarche d'un Douglas Kennedy (avant qu'il ne se banalise sous la pression de la notoriété). Les rapports délicats entre le succès et le talent, entre l'argent et l'authenticité sont également abordés avec une lucidité parfois cruelle. Le personnage de l'éditeur, agressivement obsédé par la rentabilité et les manipulations médiatiques, donne lieu à de véritables morceaux d'anthologie !

Il en résulte un plaisir de lecture exceptionnel. J'ai lu ce long livre de presque 700 pages, qui plus est d'un format assez généreux, en une semaine. La succession adroite des chapitres ménage autant de prétextes à des pauses, pour ne pas gâcher son plaisir et garder d'autres heures de lectures pour les jours à venir.

Joël Dicker n'a pas hésité à prendre des risques. Outre de prendre son temps, ce qui, de nos jours, est plutôt considéré comme un grave défaut, il introduit une “mise en abyme” qui aurait pu sentir le procédé à plein nez. Il n'en est rien. Le personnage principal, Marcus Goldman, vient de publier un best-seller et ne parvient pas à entreprendre l'écriture de son deuxième livre, que son éditeur lui réclame en le menaçant des foudres de la justice. Aussi rend-il visite à son mentor, un professeur de littérature à la retraite auprès duquel il a tout appris, Harry Quebert. Et voici que cet homme est soudain accusé d'un crime commis trente-trois années auparavant. Le jeune Marcus va tout faire pour élucider l'énigme et innocenter son ami. Et il va avoir du travail ! Très vite, il comprend que cette enquête est un sujet en or pour son nouveau livre, et il va donc l'entreprendre tandis qu'il mène ses investigations, aidé par un policier grognon et sympathique. Ce “livre dans le livre” aurait pu sembler lassant, encore une fois, il n'en est rien. Surtout que le fantôme d'un autre livre rôde dans tout le récit : Harry Quebert doit en effet sa notoriété à un roman qui l'a rendu célèbre à l'époque des faits, en 1975. On l'aura compris : les livres sont aussi des personnages de ce livre !

La vérité sur cette Vérité de l'affaire Harry Quebert, c'est qu'il s'agit d'un roman épatant, stimulant, extrêmement bien construit, à l'intrigue gigogne mais jamais alambiquée. Tout est limpide, logique, et l'auteur nous promène avec talent d'une hypothèse à l'autre. On marche, mieux, on court de page en page. Bravo !

JLT - éditions AO

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